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17 juin 2013

Mario Venzago: «Diriger un orchestre relève du mystère»

Le chef Mario Venzago figure au programme de la nouvelle saison des concerts Migros-Pour-cent-culturel-Classics. Il nous parle ici de sa profession, de la concurrence entre musiciens ainsi que de l’avenir des formations classiques.

Mario Venzago, ici lors d’une répétition avec l’Orchestre de chambre de Bâle, souhaite aussi séduire un jeune public.
Mario Venzago, ici lors d’une répétition avec l’Orchestre de chambre de Bâle, souhaite aussi séduire un jeune public.

Pour Gottlieb Duttweiler, le fondateur de Migros, qui a créé en 1948 les Concerts-club afin de rendre la musique classique accessible au plus grand nombre, l’art ne devait pas être l’apanage d’une petite couche de bourgeois nantis.

Soixante-cinq ans plus tard, son idée n’a pas pris une ride: la série de concerts, qui s’appelle désormais Migros-Pour-cent-culturel-Classics, attire chaque année environ 40 000 spectateurs. Des ensembles internationaux, des solistes et des chefs d’orchestre renommés se produisent en compagnie de talents suisses dans les plus fameuses salles de concert du pays.

Lors de la nouvelle saison, les auditeurs pourront notamment écouter la célèbre violoncelliste Sol Gabetta dirigée par le chef Mario Venzago à la tête de l’Orchestre de chambre de Bâle.

Vidéo: Sol Gabetta et Hélène Grimaud en duo. (source: Deutsche Grammophon - Youtube)

Mischa Damev, responsable des concerts Migros-Pour-cent-culturel-Classics, se réjouit d’avoir pu inviter le maestro, «un homme entièrement voué à la musique et qui préfère l’ombre à la lumière».

L’objectif de la série de concerts Migros-Pour-cent-culturel-Classics est d’attirer également des jeunes spectateurs dans les salles de concert. Que peut-on faire pour qu’ils s’enthousiasment pour la musique classique?

Inviter une soliste aussi belle et talentueuse que Sol Gabetta ne peut être qu’un avantage. Mais il ne suffit bien sûr pas d’avoir une affiche prestigieuse. Nous devons aussi interpréter les œuvres choisies d’une façon qui surprenne les jeunes et emporte leur adhésion. C’est ainsi que nous toucherons un nouveau public.

Mais comment peut-on surprendre les auditeurs en interprétant du classique?

Je vais vous donner un exemple: la dernière grande symphonie de Schubert est en général présentée par des grands orchestres, ce qui lui donne une puissance et une grandiloquence qui peuvent incommoder l’auditoire. Rien de tel avec l’Orchestre de chambre de Bâle, qui ne compte que quarante-cinq membres. Lorsqu’il joue cette symphonie dans le cadre des concerts Migros-Pour-cent-culturel-Classics, elle devient plus légère, plus enjouée, plus rapide et plus conforme aussi à l’idée originelle que s’en faisait Schubert. L’œuvre acquiert ainsi une énergie susceptible d’enthousiasmer jeunes et moins jeunes, du moins je l’espère.

D’un autre côté, certains inconditionnels du classique ne doivent guère goûter ce genre de surprises…

Certains habitués ne jurent en effet que par leurs interprétations préférées des œuvres classiques. Si l’orchestre s’en écarte, ils seront peut-être déçus. Je crois pour ma part que le public comme l’orchestre doivent rester curieux et ouverts au changement. Il faut sans cesse revisiter les chefs-d’œuvre pour que la musique classique reste vivante et ne se fige pas dans des rites poussiéreux.

Le profane qui pénètre dans une salle de concert a de la peine à croire que le chef d’orchestre puisse diriger un ensemble aussi nombreux uniquement en agitant sa baguette. Comment est-ce possible?

La direction d’un orchestre s’apparente à un langage secret. Le chef d’orchestre communique avec ses musiciens au moyen de codes complexes, qui vont bien au-delà des mouvements de la baguette. Tout le langage corporel du chef d’orchestre y participe. Les échanges entre lui et son ensemble sont un processus mystérieux, dont certains aspects sont irrationnels. Ce qui est sûr, c’est qu’un chef d’orchestre doit penser rapidement: il doit à la fois avoir quelques mesures d’avance et écouter ce qui vient d’être joué pour pouvoir le cas échéant corriger le tir si l’orchestre n’est plus dans le tempo.

A la fin du film de Federico Fellini «Répétition d’orchestre», le chef se transforme en tyran. Est-ce un phénomène courant dans la profession?

Selon moi, Répétition d’orchestre n’est pas un film sur la musique mais une satire politique où l’orchestre représente de façon métaphorique l’Etat italien.

Mais dans d’autres films aussi, de grands chefs d’orchestre sont souvent présentés comme des personnages sévères…

La réalité est différente. Chaque chef d’orchestre est tributaire de ses musiciens. Ce n’est pas sa baguette qui fait la musique! Rien que pour cela, il serait impossible de mener un ensemble de façon purement autoritaire, sans dimension affective. Certes, il est vrai qu’autrefois le monde de la musique était beaucoup plus hiérarchisé. Aujourd’hui, l’orchestre est impliqué dans les discussions sur la composition du programme, et même sur le choix du chef d’orchestre et des solistes. Grâce à cette démocratisation, on joue mieux qu’autrefois: les musiciens dont les droits sont pris en considération s’investissent avec beaucoup plus de passion pour réaliser la vision que le chef d’orchestre a d’une œuvre.

Tout orchestre possède des virtuoses et des éléments moins connus. Cette cohabitation ne provoque-t-elle pas des rivalités?

Un soliste de renom doit être intégré dans l’orchestre tout comme le serait un grand joueur de football dans une équipe. Les stars savent en outre qu’elles ne peuvent pas briller sans de bons partenaires. La plupart des solistes célèbres ne sont pas seulement des musiciens géniaux, ce sont aussi des personnes douées de compétences sociales.

Quelles sont les futures tendances dans la manière de jouer la musique classique?

Je suis sûr que l’époque de la puissance brute et des sonorités pesantes arrive lentement à son terme. L’avenir appartient à un jeu vivant, fluide, sans mesures marquées ni vibrato continu. Voilà le son de demain! Et nous allons commencer dès aujourd’hui!

Auteur: Michael West

Photographe: Severin Nowacki