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21 septembre 2015

«Dis-moi qui tu es, je te dirai quel parti te convient»

Les personnes craintives ont statistiquement plus de chances de soutenir le camp socialiste. Celles qui aiment l’ordre et la hiérarchie se sentiront plus proches des démocrates du centre. Le politologue Markus Freitag de l’Université de Berne a établi les profils psychologiques des sympathisants des partis politiques helvétiques.

Markus Freitag photo
L’étude de Markus Freitag peut aider les politiciens à mieux connaître leur électorat.

Pourquoi vous être lancé dans cette étude?

Parce qu’en Suisse aucune enquête de ce type n’avait encore été conduite. Jusqu’ici, nous nous étions uniquement intéressés à d’autres aspects de la personnalité des citoyens, par exemple l’influence de leur âge, leur sexe, leur formation, leur revenu, etc. Tous ces points font partie de ce que les psychologues regroupent sous le terme d’«acquis», c’est-à-dire qu’ils résultent du processus de socialisation qui a lieu tout au long de leur existence. Dans le cadre de cette nouvelle étude, nous nous sommes au contraire intéressés à la partie «innée» de notre personnalité, en d’autres mots notre héritage génétique.

Le résultat est limpide: les clichés que l’on colle généralement aux partis politiques se retrouvent parmi leurs partisans...

Les conclusions de cette étude laissent peu de place aux surprises, c’est vrai. Mais il s’agit d’une véritable découverte puisque c’est la première fois que nous parvenons à prouver, par une méthode scientifique, que ces stéréotypes tirent leurs fondements d’une situation bien réelle! On aurait pu effectuer ce même genre de test dans un tout autre domaine, en mettant en relation notamment les types de métiers et les profils psychologiques. Encore une fois, on serait certainement tombé sur des résultats qu’il était facile d’anticiper: par exemple que les acteurs sont des personnes majoritairement de nature extravertie. Mais attention: il ne s’agit que de tendances… Donc même si les consciencieux ont tendance à supporter l’UDC, ce parti compte certainement aussi quelques personnes négligentes dans ses rangs.

Comment expliquez-vous l’existence de ce rapport entre profils psychologiques et affinités politiques?

Ces liens sont pour la plupart très logiques. L’étude montre notamment que si vous n’aimez pas prendre de risques, que vous êtes de nature craintive, il y a alors une plus grande probabilité que vous vous affiliez à un parti comme le PS. Rien de bien étonnant ici: une personne peu sûre votera pour un parti qui prône la prospérité de tous et donc qui défend un Etat social. Autre exemple très intéressant: même si les Verts et le PS présentent souvent un programme politique quasi identique, leurs sympathisants présentent des profils psychologiques très différents. Plutôt inquiets dans le cas des socialistes, mais décontractés en ce qui concerne le parti écologiste.

Les partis politiques sont souvent une histoire de famille. Un point dont votre étude ne tient pas compte. Pourquoi?

Entre frères et sœurs, les caractères de chacun peuvent se montrer particulièrement hétérogènes. Alors même que toutes ces personnes ont les mêmes parents, ont joui du même style éducatif et ont grandi dans le même environnement social… Plus précisément, les profils psychologiques sont marqués d’environ 50% par les gènes, et 50% par l’environnement social comme le lieu de naissance, l’origine sociale, les professions des parents, les événements récents qu’on a traversés, etc. Nos idées émergent donc de ce combat permanent entre notre propre personnalité acquise dès la naissance et notre processus de socialisation. J’aime à dire que notre personnalité n’est pas du béton, mais du gypse. Elle peut donc connaître de petites modifications, tout en conservant sa structure de base.

En quoi les résultats de votre étude peuvent-ils être utiles aux partis politiques?

Il est très pertinent pour un parti de mieux connaître la structure de son électorat. Et tout particulièrement lorsqu’il s’agit de mettre sur pied des campagnes! Prenons un exemple: si un parti est majoritairement constitué de sympathisants qui se caractérisent par une inclination à l’appréhension, ses politiciens ont alors tout intérêt à accentuer le thème de la sécurité.

Avec le risque donc de manipuler plus facilement les citoyens?

Il n’y a pas de quoi s’alarmer. D’abord parce qu’en Suisse les partis politiques ne disposent pas de beaucoup d’argent et donc que l’influence des campagnes reste très limitée sur les résultats des élections. Ensuite, encore une fois, les types de personnalités des citoyens n’expliquent qu’une partie de leurs comportements politiques. Beaucoup d’autres éléments entrent en jeu… et sur lesquels il est plus complexe d’intervenir.

La démocratie directe, particularité helvétique, se retrouve-t-elle dans les résultats de votre étude?

En raison du système politique, les élections en Suisse ont moins de poids que dans d’autres pays. Parce que les citoyens ont régulièrement la possibilité de corriger les décisions des politiciens, lors des scrutins populaires. Les Helvètes ont d’ailleurs l’habitude de voter pour ou contre des projets de lois précis, sans forcément tenir compte du parti politique qui en est l’auteur.

Cela signifie donc que les Suisses sont moins souvent fidèles à un parti en particulier?

Il est vrai que la démocratie directe peut jouer le rôle de contrepoids face aux forces des partis politiques en tant qu’élément d’un système électoral représentatif. Mais d’un autre côté, ces derniers mettent régulièrement à contribution le régime politique helvétique pour renforcer leurs rangs: les initiatives ont certes pour but premier de modifier des lois, mais elles sont aussi des instruments politiques qui permettent de recruter de nouveaux partisans!

Comment expliquez-vous que de plus en plus de personnes aujourd’hui se disent «sans parti»?

Ceux qui ne s’identifient avec aucun parti politique sont soit ceux qui cherchent l’harmonie et essaient donc de fuir la compétition entre partis politiques. Soit ceux qui sont en majorité ouverts à de nouvelles expériences, puisque les partis politiques leur semblent trop conservateurs. Les groupes politiques qui leur paraîtraient les plus attirants seraient donc ceux qui se caractérisent par un faible degré de hiérarchie, à l’image des Verts.

Et que dire des personnes qui décident parfois de changer de parti politique?

Cela reste difficile à comprendre… Ces mouvements sont souvent marginaux. Ces personnes passent généralement d’un parti à un autre très proche sur l’échiquier politique. Elles se caractérisent par un grand degré d’ouverture ou par leur faible stabilité émotionnelle qui les prédispose à changer plus facilement de parti. Au contraire, ceux qui sont les plus consciencieux et apprécient la hiérarchie, tout comme ceux qui cherchent la coopération, resteront généralement fidèles à un même parti.

Dernière question indiscrète: vous-même, avez-vous effectué le test?

Oui. Mais je ne vous dirai pas avec quel parti je sympathise (rires). Je peux néanmoins vous assurer que celui-ci correspond bel et bien à ma personnalité!

Une étude inédite en Suisse

L’équipe de Markus Freitag a sondé par téléphone environ 1000 personnes à travers toute la Suisse qui se disent proches de l’un des cinq principaux partis politiques helvétiques: l’Union démocratique du centre (UDC), le Parti socialiste (PS), le Parti libéral-radical (PLR), le Parti démocrate-chrétien (PDC) et Les Verts. A chaque fois, il s’agissait de mettre en relation leur affinité politique avec leur profil psychologique. Ce dernier a été établi en prenant pour référence le modèle psychologique des «Big Five» qui permet, à travers un questionnaire d’une quinzaine de questions, de mettre en avant les cinq traits centraux d’une personnalité: ouverture à l’expérience, caractère consciencieux, extraversion, agréabilité et névrosisme.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Matthieu Spohn