Archives
7 mai 2012

Marseille autrement

Fière et indépendante, la cité phocéenne se laisse facilement apprivoiser avec un city-greeter, soit un habitant qui vous fera découvrir bénévolement les trésors cachés de sa ville, élue capitale européenne de la culture en 2013.

Le bassin du vallon des Auffes
Le bassin du vallon des Auffes est l’un des secrets les mieux gardés par les Marseillais. Au loin, on aperçoit la basilique Notre-Dame-de-la-Garde.

Chacun a pu le tester une fois dans sa vie: il n’y a rien de tel que de découvrir une ville en compagnie d’un autochtone. A peine le visiteur arrivé, l’habitant l’entraîne dans les quartiers les plus secrets, lui distille ses bons plans pour éviter les pièges à touristes ou lui livre des adresses de restaurants que l’on ne trouve dans aucun guide. Seulement voilà, on a rarement des amis dans chaque pays du monde.

Heureusement, le globe-trotter curieux peut compter sur les city-greeters. Regroupés en un réseau mondial fondé à New York il y a vingt ans, ces bénévoles permettent à tout un chacun de découvrir une ville ou une région avec une personne du cru.

Dans la cité phocéenne, il est possible de contacter via internet un des quarante habitants que compte l’association Marseille Provence Greeters. Chacun propose une balade thématique en fonction de ses affinités: le métissage des banlieues, les secrets de l’Olympique de Marseille, la botanique des calanques, etc.

Carole Guilbert est l’une des greeters, elle propose aux touristes une approche différente de la ville.
Carole Guilbert est l’une des greeters, elle propose aux touristes une approche différente de la ville.

Une Normande passionnée par le sud

Aujourd’hui, en partant de la Canebière, la célèbre artère autrefois bordée de grands hôtels et de cafés élégants, Carole Guilbert va nous faire découvrir le Marseille d’hier et de demain. Pour tout dire, la quadragénaire n’est pas une Marseillaise pure souche, mais une Normande qui a longtemps habité Paris. Son parcours de vie est révélateur. «J’ai découvert le sud comme tout le monde, durant mes vacances. Il y a cinq ans, j’ai décidé de m’installer ici. J’aime l’ambiance de Marseille, son climat, sa qualité de vie. A Paris, les gens courent tout le temps et ne se parlent pas, explique notre greeter en entamant notre promenade. Et de raconter une première anecdote: «J’ai été agréablement surprise de constater que les chauffeurs de bus vous saluent. Une chose impensable dans la capitale. Par contre, leur horaire est aléatoire. Si un conducteur parle avec un quidam sur le trottoir, les passagers doivent attendre la fin de la discussion pour espérer voir le bus démarrer.»

La cathédrale Sainte-Marie-Majeure, surnommée la Major, domine 
le quartier sud-est de la ville.
La cathédrale Sainte-Marie-Majeure, surnommée la Major, domine 
le quartier sud-est de la ville.

Car Marseille est ainsi. D’esprit indépendant, parfois rebelle, les habitants ont tendance à n’en faire qu’à leur tête. «Il est par exemple interdit de fumer dans les cafés. C’est la loi. Pourtant, certains établissements ne la respectent pas, surtout à l’heure de l’apéritif. La police, elle, ferme les yeux.»

En passant sur les quais du Vieux-Port actuellement en travaux pour pouvoir créer d’ici l’année prochaine de vastes espaces piétonniers et limiter le trafic routier aux transports en commun, Carole Guilbert poursuit son portrait du Marseillais: «Voyez le fort Saint-Nicolas qui garde l’entrée du bassin. On dit que Louis XIV avait fait tourner les canons en direction de la ville, car il craignait davantage les habitants que d’éventuels agresseurs venus du large.»

Le bar du Mistral de «Plus belle la vie»? Non, son vrai modèle sur la place des Treize-
Cantons (à g.).
Le bar du Mistral de «Plus belle la vie»? Non, son vrai modèle sur la place des Treize-
Cantons (à g.).

On le voit, se promener avec un greeter permet de saisir une ville par la petite histoire. Le voyageur ne devra donc pas s’attendre à une visite organisée par un guide au savoir encyclopédique. Carole Guilbert préfère plutôt décrire son Marseille par des atmosphères que par un flot de dates. Selon les envies de ses invités, elle change d’itinéraire ou marque une pause sur une terrasse. Ici, le tourisme se comprend comme une flânerie, pas une expédition au pas de charge.

«Depuis 2010, je greete entre une et quatre fois par mois et ne m’en lasse pas.» Car comme nombre de Marseillais, Carole Guilbert est motivée par une volonté immuable: montrer Marseille sous un jour nouveau. «La ville ne mérite pas sa réputation de cité sale ou dangereuse.»

Un quartier à mauvaise réputation réhabilité

Nous voici d’ailleurs maintenant dans le quartier historique du Panier, un dédale de ruelles auxquelles les mots de mafia et prostitution ont longtemps été associés. Aujourd’hui pourtant, de plus en plus de touristes y pénètrent pour découvrir là une ruine de moulins à vent, ici une cour intérieure typique ou plus loin la Vieille-Charité, un ancien hôpital datant du XVIIe siècle transformé en pôle culturel.

A deux pas, la place des Treize-Cantons aimante les fans de la série Plus belle la vie. A côté d’un troquet qui a inspiré le célèbre bar du Mistral du feuilleton, ils trouvent dans la boutique officielle un vaste choix de produits dérivés, allant du savon de Marseille aux boules de Noël.

Sur 480 hectares, un nouveau quartier va voir le jour, faisant la part belle aux piétons.
Sur 480 hectares, un nouveau quartier va voir le jour, faisant la part belle aux piétons.

Il suffit ensuite de traverser une rue pour se retrouver face à un des plus grands chantiers d’Europe. Du front de mer à la gare Saint-Charles, le projet Euroméditerranée va redessiner sur 480 hectares un large pan de la ville. «Marseille est en pleine transformation. Les anciens docks ont été réhabilités. De nombreuses sociétés s’installent à proximité, le quartier fourmille d’employés de bureau en semaine. A côté, le grand silo à céréales est devenu une salle de spectacles. Tout autour, les friches laissent place à des nouveaux bâtiments et des espaces verts, les grands axes routiers disparaissent sous terre», explique Carole Guilbert qui se réjouit de voir Marseille se réveiller après des années d’immobilisme.

A Marseille, au marché, toutes 
les cultures et 
les religions se 
rencontrent (à dr.)
A Marseille, au marché, toutes 
les cultures et 
les religions se 
rencontrent (à dr.)

Et si le récent gratte-ciel dessiné par Zaha Hadid a déjà bouleversé la silhouette de la ville, d’autres chantiers battent encore leur plein. Elue capitale européenne de la culture en 2013, elle multiplie les projets d’envergure avec notamment la construction du Musée des civilisations de l’Europe et de Méditerranée qui sera relié par une passerelle aux fortifications, et celle du Centre régional de la Méditerranée construit en partie sous l’eau. Ces travaux s’accompagnent d’une autre révolution: «C’est en fait toute la Provence qui portera le titre de capitale de la culture. Marseille la populaire va donc devoir collaborer avec sa rivale, Aix la bourgeoise. Une première.» La cité phocéenne n’a pas fini de se réinventer.

Autres informations: www.marseilleprovencegreeters.com

A ne pas manquer

  • La «bonne mère»: situé à près de 150 mètres au-dessus du niveau de la mer, le parvis de Notre-Dame-de-la-Garde offre un magnifique panorama sur la ville, la Côte Bleue et les îles du Frioul. Quant aux maquettes de bateau suspendues dans la nef, elles rappellent que la «bonne mère» ne veille pas seulement sur les Marseillais mais aussi sur tous les marins.
  • La «maison du fada»: la Cité radieuse construite par le Corbusier au début des années 1950, étonne toujours par son modernisme. Construite comme un village vertical, la barre d’habitation est traversée par deux rues (3e et 4e étages) bordées de magasins, de cabinets de médecin ou de bureaux d’architecte. Quant au café de l’hôtel, il permet aux visiteurs d’appréhender l’œuvre du maître jusque dans les moindres détails.
  • La «cagole»: toujours bronzée, la cagole est une Marseillaise qui a adopté un look vestimentaire pour le moins voyant (certains disent vulgaire). A observer rue Saint-Ferréol quand elle fait les boutiques avec ses copines et mouche les hommes en survêtement qui la sifflent.
  • Le halal bobo: jouxtant la Canebière, le quartier de Noailles accueille – en plein centre-ville – une forte population d’immigrés nord-africains. Ici, on y vend à la criée en français et en arabe des fruits et légu­mes entre une boucherie halal, un bazar et une échoppe écoulant des montagnes de baklavas. A deux pas et en parfaite symbiose, le cours Julien abrite de nombreux petits restaurants et bars fréquentés par des bobos en mal d’altérité.

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Marc Antoine Messer