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23 avril 2016

«Pour un franc payé à Bruxelles, nos chercheurs en ramènent deux»

Les coupes budgétaires de la Confédération et la votation du 9 février inquiètent le futur président de l’EPFL. Le Neuchâtelois Martin Vetterli craint que la Suisse ne perde à terme sa position de leader dans le domaine scientifique. Réintégrer les programmes de recherche européens sera crucial pour l’avenir.

Martin Vetterli estime que la Suisse doit rester ouverte pour conserver son succès économique.

En Suisse, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées! Vous êtes d’accord avec ce vieux slogan recyclé?

Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas de pétrole! On espère juste qu’il y a des idées…

Cette matière grise, qui est notre seule matière première, l’exploite-t-on de manière optimale dans notre pays?

La Suisse pourrait faire mieux.

Mais encore?

Les jeunes ne sont pas forcément «challengés» – excusez mon franglais! – parce que nous vivons dans un pays qui a atteint un certain niveau de vie, d’excellence, de confort… Or, ceux qui ont un grand potentiel aiment être «challengés» et j’aimerais qu’ils le soient davantage dans notre système. Quand j’allais au gymnase, des profs nous proposaient des défis difficiles, c’était une espèce de jeu auquel nous nous prêtions et qui nous faisait avancer, rêver que nous pouvions aller plus loin. Les jeunes d’aujourd’hui veulent aussi bouger, relever des défis, changer le monde. Il faut les stimuler, les encourager!

Particulièrement les filles qui sont peu présentes dans le domaine des sciences et de la recherche... Vous avez une explication à ce désintérêt chronique?

J’ai une théorie de comptoir à ce propos. Elle vaut ce qu’elle vaut… La science est un jeu vieux d’à peu près trois cent cinquante ans, et jusqu’à ces cinquante dernières années, c’était un gentlemen’s club, un monde de mâles débordant de testostérone. Les femmes, elles, ne veulent pas participer à ce cirque, à ce jeu d’adolescents attardés. Elles sont trop smart et ont tendance à bouder les domaines considérés comme extrêmement compétitifs. Tout cela remonte aux grands singes, si vous voulez.

En la matière, la Suisse fait même figure de mauvaise élève en comparaison européenne…

Nous sommes très mauvais! Dans notre pays, c’est très difficile de concilier vie de famille et carrière professionnelle. Sauf si on a les moyens d’avoir de l’aide à la maison. Mais nous jouissons aussi d’un certain luxe: en France, les femmes doivent travailler, alors qu’en Suisse elles ont parfois le choix, en tout cas dans les classes moyennes et supérieures.

Le Conseil fédéral a décidé de réduire l’enveloppe destinée à la formation, à la recherche et à l’innovation pour les années 2017 à 2020. Cette limitation des moyens financiers vous inquiète-t-elle?

Même si j’estime que les choses vont encore relativement bien en Suisse, je répondrais oui. Ce qui m’inquiète, c’est le double langage du gouvernement. D’un côté, il affirme que le domaine formation, recherche, innovation est très important, qu’il figure en tête des priorités du pays. Et puis, dans les faits, il établit un programme d’austérité qui prévoit une participation de ce même domaine aux coupes budgétaires à une hauteur double de sa part du gâteau. C’est-à-dire que la formation, recherche, innovation représente 12% du gâteau et que nous participons à hauteur de 21% aux coupes. Il y a là un discours que les faits contredisent.

Mais ce programme d’encouragement de la Confédération prévoit pourtant une augmentation des ressources de 2% par an!

Pour les EPF, c’est 1,5%. Si vous tenez compte de toute une série de dépenses sur lesquelles vous n’avez pas de contrôle, comme l’indexation automatique de certains salaires, votre budget est flat en définitive, il est plat et ne permet pas de croissance. Et ça, ce n’est pas bon du tout.

Craignez-vous que cette mesure d’économie ébranle notre position de leader dans le domaine de la recherche?

Quand vous êtes au top, vous ne pouvez que tomber, right. Nous ne pourrons donc pas maintenir longtemps notre position de leader. C’est la réalité des chiffres! Le niveau de vie en Suisse est lié à toute une série de composants, dont un des principaux est l’excellent niveau général de la formation et aussi le niveau avancé des universités et des EPF. Ça coûte OK, mais prenons garde à ne pas finir comme les Américains qui ont un mauvais niveau général d’éducation et seulement quelques universités de pointe dans la recherche.

L’EPFL a annoncé un doublement des taxes d’études dès 2017. Est-ce vraiment aux étudiants de subir les conséquences des coupes budgétaires de la Confédération?

Ah, sujet peau de banane! Les taxes d’études, ce n’est pas le seul domaine à subir des mesures douloureuses. Et puis, comme ces taxes n’ont pas suivi l’indexation du coût de la vie durant ces vingt-cinq dernières années, il faudra faire des adaptations…

Vous êtes d’accord avec une augmentation des taxes et, en même temps, vous êtes un fervent défenseur de l’accès démocratique aux études. C’est un peu paradoxal, non?

L’accès démocratique aux études est une des richesses de la Suisse et j’y suis très attaché. Le talent, il est dans toutes les couches sociales, c’est clair! Mais ce n’est pas les taxes d’études qui font que certaines classes sociales ne peuvent pas envoyer leurs enfants dans les universités ou les EPF, c’est plutôt que notre système de bourses en Suisse est un peu alambiqué et probablement insuffisant.

Après la votation du 9 février 2014 sur l’immigration de masse, l’Union européenne a sanctionné la Suisse en l’excluant notamment du programme «Horizon 2020». Elle y a été réintégrée par la suite, mais en partie et à titre provisoire. Cette situation a-t-elle nui gravement à la santé de notre place scientifique?

Pas encore gravement, non. La Suisse a été exclue pendant six mois et durant cette période le Fonds national est entré dans la brèche pour investir de l’argent dans la recherche et l’innovation. Et après, nous avons été réintégrés dans la partie très intéressante qui est l’European Research Council, soit la Champion’s League de la recherche européenne.

Donc, beaucoup de bruit pour rien?

Non, car il y a un dégât d’image. Je l’ai constaté dans des Networks en Europe. Les gens me demandaient si nous allions nous associer à tel ou tel projet et je répondais que je n’étais pas sûr que nous pourrions… Même s’ils ne nous considéraient pas comme des pestiférés, j’ai quand même senti qu’ils estimaient ne plus pouvoir compter vraiment sur les Suisses, et ça ce n’est évidemment pas très positif.

On imagine aussi que cette période de doute a contribué à accélérer la fuite des cerveaux...

La fuite des cerveaux, ahahah! Ce phénomène a toujours existé, j’en suis un bon exemple puisque j’ai passé une douzaine d’années aux Etats-Unis. Bouger fait partie du métier de chercheur. C’est bien d’aller voir ailleurs. Parce que si vous faites toutes vos écoles à Ecublens, puis à l’EPFL et que vous restez ici, vous ratez quelque chose. Le monde est plus grand que le Gros-de-Vaud!

Fin 2016, notre pays renégociera sa participation pleine et entière au programme «Horizon 2020». Vous êtes optimiste?

Je suis optimiste de nature et je fais confiance à nos politiciens et à nos négociateurs. Ce qui est essentiel, je crois, c’est que nous arrivions à expliquer à la population suisse que la recherche et l’innovation sont extrêmement importantes pour l’avenir de notre pays, que c’est cela qui va garantir qu’il y aura des jobs dans une génération. Nous avons besoin d’être ouverts au monde pour rester au niveau de succès économique que l’on connaît aujourd’hui. Cette internationalisation, elle est dans l’ADN de la Suisse!

Et si ça ne se passait pas aussi bien que vous l’espérez…

Si l’on était mis dehors, ça nuirait vraiment à la santé de notre place scientifique. Ça serait négatif non seulement d’un point de vue symbolique, mais aussi financier. Le fameux retour, c’est plus qu’un juste retour: pour un franc payé à Bruxelles, nos chercheurs en ramènent deux. Et là, on parle de centaines de millions de francs!

La recherche suisse n’est-elle pas trop dépendante des fonds européens?

Nous ne pouvons pas jouer sans l’Europe. Il n’y a pas de frontières au savoir. J’aime bien utiliser l’image du village retranché d’Astérix: il faut que les gens qui veulent monter le pont-levis m’expliquent où est la potion magique. Nous avons parlé du pétrole que l’on n’a pas, nous avons parlé des idées que l’on a probablement, mais personne n’a montré la potion magique… Le fait que notre pays est multilingue et ouvert sur le monde est un de nos plus grands atouts, alors ne nous tirons pas une balle dans le pied!

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: François Wavre