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27 juin 2016

Cocoriconnerie

Martina Chyba se penche dans sa chronique sur notre relation amour-haine avec nos voisins les Français.

Attention, je vais dire un truc épouvantable, vous pouvez sortir les bazookas, je mets mon gilet pare-balles, 3,2,1 partez: j’aime la France et les Français. Bien sûr, je préfère la Suisse. Je suis arrivée sans parler un mot de français avec mon nom qui signifie «erreur» en tchèque (tout est dit).

Ce pays m’a accueillie, donné du travail à mes parents, appris le français en six mois, et accordé un passeport à croix blanche en 1982 après avoir vérifié mes carnets scolaires dans lesquels figurait souvent «bon travail mais bavarde trop» mais aussi «met le feu au laboratoire de langues» (oui on est crétin en première du cycle). J’ai un accent genevois à couper au couteau de Dieu de Dieu.

Lors de mon mariage, j’ai demandé de garder sur mes papiers la commune de Lancy qui m’a naturalisée et j’aimerais que mes cendres soient répandues à moitié au bord du lac et à moitié vers le stade du Bout du Monde où je fais mon footing. Amen.

Mais cela ne m’empêche pas d’aimer la France. Ce n’est pas antinomique que je sache. On lui doit la laïcité, les droits de l’homme, les fromages qui puent, les beaux musées, les bons vins, Rabelais, Baudelaire, Manet, Monet, Rodin, Gide, Zola, le caramel au beurre salé, la mode, les 35 heures qu’on critique mais qu’on envie, les grèves qu’on critique mais qu’on n’envie pas, les stars et les sportifs qu’on adore détester mais qu’on regarde tout le temps, les philosophes qui s’engueulent, les politiques qui s’engueulent aussi et tout ce petit monde qui couche parmi. Certes il y a des cons en France. Mais il y en a aussi chez nous. Donc bon.

Tout ça pour dire que j’ai lu le livre Bienvenue au Paradis de Marie Maurisse qui parle de notre racisme anti-français. Et j’ai lu les réactions. Non mais ce torrent d’insultes? Ça joue le chalet? Oui, le nombre de frontaliers pose question. Oui, le livre pose question. Et alors?

On peut discuter sans jouer aux hooligans britannico-russes, ou bien? On partage la plus belle langue du monde, celle de Molière; alors pas besoin de s’écrire en alexandrins, mais on peut aller au-delà de «connasse rentre chez toi» non? On peut dire calmement qu’on ne se sent pas racistes.

On peut aussi se demander calmement pourquoi on aime les tennismen français qui bénéficient d’un forfait fiscal mais pas les aides-soignantes françaises qui nous torchent quand nous sommes vieux.

Ou pourquoi on aime aller faire nos courses chez les frouzes et pas les frouzes qui viennent gagner leur vie chez nous. On peut admettre calmement qu’il y a des choses qu’ils font mieux que nous, genre jouer au foot. Et qu’il y a des choses qu’on fait mieux qu’eux, genre gérer un pays.

Et finir par se dire, comme Voltaire:

«Qu’il est dur de haïr ceux qu’on voudrait aimer.»

C’est un alexandrin.

Texte © Migros Magazine – Martina Chyba

Auteur: Martina Chyba