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26 août 2013

Le mal des mères

Alors que la maternité reste sacralisée, toujours davantage de femmes dévoilent les souffrances, la solitude, les angoisses et la pression sociale qui y sont étroitement liées.

Illustration représentant une femme emprisonnée dans un parc pour enfant.
Pour certaines femmes, être mère rime avec enfer.

Je ne me suis jamais sentie aussi seule et désespérée que lorsque j’ai eu mon premier fils, raconte Myriam, maman de deux garçons de 4 et 7 ans. A la maternité, toute la famille rayonnait de joie en me disant que je devais être tellement fière et heureuse, mais moi, je me sentais juste vide et moche, écrasée par une responsabilité immense et totalement piégée par ce petit être. Et pourtant, j’en rêvais depuis des années!»

Comme Myriam, de plus en plus de femmes osent briser le tabou de la maternité. Grâce aux forums de discussion sur internet, d’une part, mais aussi grâce à de nombreux livres et témoignages, comme Un heureux événement d’Eliette Abécassis (extraits du livre en PDF) , ou le spectacle Mother Fucker de Florence Foresti. Tous témoignent de la difficulté à être mère, dans un monde où le contrôle et la perfection sont censés être la norme.

Dans les discours, dans la publicité et dans les magazines, on nous présente toujours la grossesse comme une période de plénitude, l’accouchement comme une révélation et la maternité comme un accomplissement, souligne Florence, mère d’une petite fille d’un an et demi. Du coup, lorsque cela ne se passe pas ainsi, on se sent indigne et on culpabilise.

Irène Maffi, professeur d’anthropologie culturelle et sociale à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne.
Irène Maffi, professeur d’anthropologie culturelle et sociale à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne.

Culpabilisation: le terme revient de manière récurrente dans tous les témoignages. C’est que l’époque est au double discours, ainsi que le souligne Irène Maffi,(photo DR) professeur d’anthropologie culturelle et sociale à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne. «On valorise actuellement l’idée de la réalisation: une femme doit avoir des enfants, mais elle est alors repoussée au stade domestique et son travail n’est pas reconnu en tant que tel. On lui dit qu’elle a le choix, tout en lui imposant des normes.»

Muriel Heulin, psychologue-psychothérapeute et fondatrice du Centre périnatal Bien naître, bien grandir, à Genève.
Muriel Heulin, psychologue-psychothérapeute et fondatrice du Centre périnatal Bien naître, bien grandir, à Genève.

C’est l’exigence récurrente de la superwoman, renchérit Muriel Heulin(photo DR), psychologue-psychothérapeute et fondatrice du Centre périnatal Bien naître, bien grandir, à Genève: «La mère est censée gérer absolument tout, et comme c’est impossible, elle ne se sent pas à la hauteur et ressent beaucoup d’angoisse. Résultat: elle culpabilise et n’ose pas en parler de peur d’être encore moins bien jugée. C’est un cercle vicieux.»

La femme se retrouve ainsi à assumer silencieusement une double charge, familiale et professionnelle, tout en étant jugée en permanence sur ses capacités. Par ailleurs, elle ne dispose plus, comme il y a une génération, d’une structure familiale qui puisse la décharger. Manque également un soutien institutionnel, selon Irène Maffi:

Les parents doivent par exemple inscrire leur enfant à la crèche avant même d’être sûrs qu’il viendra au monde.

Bref, face à tant de facteurs de pression, la famille peine souvent à trouver ses marques.

Des vecteurs de stress multiples

La pression sociale joue un grand rôle dans le désespoir des futures ou jeunes mamans.
La pression sociale joue un grand rôle dans le désespoir des futures ou jeunes mamans.

La difficulté s’en trouve encore aggravée par le fait que ces facteurs s’accompagnent d’un bouleversement total au niveau physique pour les mamans, et psychologique et social pour les deux parents. «Beaucoup de questions surgissent déjà dès le moment du désir d’enfant», remarque Muriel Heulin. Il est alors important de ne pas rester figé dans ses inquiétudes et de communiquer.»

C’est qu’entre les risques de fausse couche, la prise de poids – mais aussi les vergetures, les hémorroïdes, les insomnies et autres ravissements –, les grossesses difficiles, les accouchements traumatisants, l’allaitement qui se passe mal ou est impossible, les bébés hurleurs, à la santé fragile et/ou qui ne dorment pas, le manque de communication dans le couple, l’isolement soudain après le retour de l’hôpital, le tout enrobé d’une fatigue paralysante et permanente, nombreux sont les vecteurs potentiels de désespoir.

«Lorsque je me suis vue confrontée à tout ça, je me suis dit: mais pourquoi personne ne m’a-t-il avertie? se rappelle Valentine, maman de trois enfants de 8, 10 et 11 ans. J’ai ressenti un immense sentiment d’injustice. Le fait de m’avertir ne m’aurait pas fait abandonner l’idée d’avoir des enfants, mais j’aurais abordé toutes ces difficultés de manière plus sereine.»

Des pistes pour s’en sortir

Pour gérer au mieux cette période chaotique, les spécialistes interrogés indiquent quelques pistes. Tout d’abord, se sortir à tout prix de l’isolement provoqué par le congé maternité et le stress du quotidien, et communiquer. «Il existe différents lieux où les pères et mères ont un espace pour dire ce qu’ils ressentent, comme notre Centre périnatal qui est ouvert aux parents de tous les cantons, remarque Muriel Heulin. Là, ils réalisent qu’ils ne sont pas seuls à vivre ces questionnements et peuvent discuter en toute confiance, tout en bénéficiant de conseils s’ils le désirent.»

Irène Maffi, pour sa part, souligne l’importance du soutien des sages-femmes: lien vers le site de la Fédération suisse des sages-femmes

«Beaucoup de gens ne savent pas qu’il est également possible d’être suivi par elles avant la naissance, en sus des examens effectués par les gynécologues. Celles-ci sont les gardiennes du respect physiologique des patientes. Elles apportent un soutien moral et une continuité dans le suivi de la grossesse, puisqu’elles peuvent également continuer à voir la maman après son accouchement.»

Elle avance également un argument important et parfois méconnu: les prestations des sages-femmes avant, pendant et jusqu’au dixième jour après l’accouchement sont remboursées intégralement par l’assurance de base, sans franchise ni participation aux frais.

De son côté, la psychologue et psychothérapeute Brigitte Hauser suggère que la femme renonce à certaines prérogatives liées au mythe ancestral, selon lequel elle est seule responsable du bien-être physique et moral de l’enfant:

L’épuisement de la mère ne vient pas de nulle part: il y a un réel décalage entre l’évolution de la société, qui pousse la femme à l’accomplissement maternel tout en respectant ses aspirations personnelles, et la réalité. La femme pourrait solliciter et s’appuyer davantage sur son conjoint, afin que la maternité devienne un projet de couple et une collaboration.

Enfin, les spécialistes estiment également qu’une information officielle, encore plus précise et détaillée, serait nécessaire en amont, peut-être même avant la grossesse, auprès des futurs parents. «Pour l’instant, la maternité reste encore une affaire privée, explique Brigitte Hauser. Le recours aux centres de grossesse et plannings familiaux peut permettre de réaliser que la maternité n’est pas une maladie dont il est normal de souffrir, et de recevoir de vrais conseils de prévention, qui permettront d’éviter – ou en tous les cas d’atténuer - la culpabilisation et les situations de crise.»

Car, comme le souligne la psychologue, ces moments de tension insoutenable souvent vécus après l’accouchement peuvent aussi amener à des cas extrêmes, comme la maltraitance de l’enfant.

«Le problème, c’est que cette société basée sur la technologie à tout prix nous éloigne de plus en plus de la connaissance de soi, remarque pour sa part Irène Maffi. Le corps est considéré comme un objet alors qu’en réalité, notre corps, c’est nous! La femme devient dépendante de soi-disant vérités scientifiques et finit par douter en permanence.»

Un avis partagé par Muriel Heulin: «La notion de naturel est très présente dans les discours, actuellement: il est naturel pour la femme d’être enceinte, d’accoucher, d’allaiter, d’avoir l’instinct maternel. Mais il est maintenant essentiel de lui dire, ainsi qu’au père, qu’on ne naît pas parents mais qu’on le devient. Que la vie de famille se construit, et qu’il faut du temps pour apprivoiser son enfant aussi bien que son rôle parental.»

Pour elle, il est également primordial que toutes les institutions concernées disent enfin aux parents, en toute franchise, qu’«il est absolument normal que la maternité amène aussi son lot de doutes et de questionnements. Cela fait partie du processus, et il n’y a pas de honte à avoir.»

Enfin, les parents doivent apprendre à se faire confiance et respecter leurs intuitions. C’est seulement ainsi que ce parcours du combattant pourra se transformer, au final, en immense bonheur.

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Alice Wellinger (Illustrations)