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8 décembre 2014

Mathias Vust, chercheur de lichens

Unique lichénologue indépendant de Suisse romande, le spécialiste nous dévoile le monde mystérieux de ces organismes hors du commun.

Mathias Vust, lichénologue.
Mathias Vust, lichénologue: «Les lichens sont des bio-indicateurs. Ils renvoient l’image de ce que l’homme fait à la nature et délivrent toute une série de messages. Ainsi, on peut déterminer grâce à eux la qualité de l’air, et différencier les endroits plus ou moins pollués.»

Les lichens, vous trouvez ça inesthétique? C’est que vous n’en avez pas encore examiné de près! Il suffit en effet d’éclairer les différents spécimens et de les observer à la loupe pour que chacun dévoile alors des touches de couleur vive, des reliefs finement dentelés, des paysages végétaux spectaculaires.

Ce sont ces beautés cachées qui ont fait naître la vocation de Mathias Vust, unique lichénologue indépendant en Suisse romande.

Ces discrets organismes cachent aussi d’autres attraits: «Ce sont des bio-indicateurs. Ils renvoient l’image de ce que l’homme fait à la nature et délivrent toute une série de messages. Ainsi, on peut déterminer grâce à eux la qualité de l’air, et différencier les endroits plus ou moins pollués.»

Les lichens sont par ailleurs d’excellents indicateurs de l’ancienneté d’une forêt. Car loin d’être identiques, chaque espèce se développe sur un substrat différent: bois mort, espèce d’arbre spécifique, etc.

On voit ainsi que quand les milieux se banalisent, le nombre d’espèces diminue. Et les gens ne se rendent pas compte qu’autour de nous il y a beaucoup de jeunes forêts qui ont moins d’un siècle et qui n’accueillent donc qu’une petite partie de la biodiversité forestière potentielle.

Préserver la biodiversité suisse

Biodiversité, c’est là le mot-clé du quotidien de Mathias Vust. Car les lichens représentent une facette essentielle de la diversité suisse. Mais hélas, peu glamour en apparence, ils sont négligés au profit d’autres domaines plus vendeurs. «La tendance actuelle est de s’orienter vers les biotechnologies. C’est très bien que les universités se profilent au niveau mondial, mais on manque cruellement de recherches sur les organismes en Suisse, et en particulier sur les lichens. Pourtant, la protection de la biodiversité est inscrite dans la loi!»

Ce manque d’études s’explique entre autres par le fait qu’il n’existe quasiment plus aucune formation permettant de se spécialiser dans des domaines pointus comme les champignons, les mousses et les lichens. A l’époque, lors de sa formation en biologie, Mathias Vust avait pu profiter de cours à option qui lui avaient permis de s’initier à la lichénologie.

Actuellement, seules l’Université et la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (hepia) proposent un cours d’introduction sur le sujet – pendant une semaine… «Or, ce sont des groupes difficiles qui exigent un travail de longue haleine. Moi, cela fait une vingtaine d’années que je me suis spécialisé et je suis loin de tout connaître.»

Résultat de ce manque: Mathias Vust est l’un des dix seuls experts des lichens en Suisse. Il agit sur mandat des cantons, afin de recenser les différentes espèces présentes dans chaque région. Sa mission: «Documenter ce qui existe, à quel endroit, en quelle quantité. Je dois aussi répertorier les espèces rares, celles qui sont menacées, et réfléchir à la manière de les conserver. Je dois également servir d’intermédiaire entre les gardes forestiers, les gestionnaires des communes, les propriétaires privés et les cantons, les informer et, si nécessaire, leur dire de faire attention à la gestion.» L’avantage, c’est que Mathias Vust n’a pas de concurrents.

Mais d’un autre côté, le travail ne manque pas et la relève serait nécessaire. Et puis, j’ai une lourde responsabilité, car je me dis que si je ne défends pas les lichens, personne ne le fera.

Vingt nouvelles espèces répertoriées par an

Depuis 2004, la Suisse possède une liste des espèces connues dans le pays. A laquelle sont ajoutées chaque année environ vingt espèces découvertes pour la première fois en Suisse, mais pas forcément nouvelles pour la science: «Les lichens, disséminés par le vent, sont largement répartis par hémisphère. On retrouve ainsi beaucoup d’espèces identiques en Suisse, en Scandinavie, en Russie, voire au Canada. Du coup, une espèce liée à un type de substrat très rare, les vieux chênes par exemple, sera elle aussi très rare, mais existera dans toute l’Europe.»

Pour les répertorier, Mathias Vust arpente monts et vaux, «en toute saison et par tous les temps, sauf lorsqu’il y a de la neige, car cela devient alors difficile de les voir». Il prélève les variétés inconnues, qu’il analyse ensuite en laboratoire, avant de les glisser dans une enveloppe soigneusement étiquetée. «Le lichen est pratique à conserver: il ne pourrit pas, n’est pas attaqué par les insectes, ne change pas de couleur ni de structure. En revanche, il est difficile à photographier, car il y a souvent un problème d’échelle: si on fait une photo macro, on ne voit pas l’arbre, par exemple, et si on photographie l’arbre, on ne voit plus le lichen…»

Mais savez-vous seulement ce qu’est un lichen? Il est composé de deux organismes: un champignon et une population d’algues unicellulaires. «Le champignon crée une structure «maison» pour l’algue, et celle-ci, qui produit des sucres grâce à la photosynthèse, nourrit en retour le champignon. C’est pour cela que c’est faux de dire que les lichens parasitent les arbres: en fait, ils ne prennent rien et ne se développent que par eux-mêmes, très lentement.» Cette symbiose permet d’expliquer le miracle des lichens poussant sur un rocher.

Du moment qu’ils ont de l’eau, de l’air et de la lumière, on en trouve un peu partout. Même sur les pare-brise, dans les cimetières de voitures!

© Migros Magazine – Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Laurent de Senarclens