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21 mai 2013

Mauvaises mères

Grandes manipulatrices ou montagnes de froideur, tyranniques ou indifférentes, les mauvaises mères sont un des derniers tabous. Souvent brisés, leurs enfants ne pardonnent guère.

Grandes manipulatrices ou montagnes de froideur, tyranniques ou indifférentes, les mauvaises mères sont un des derniers tabous. Souvent brisés, leurs enfants ne pardonnent guère.
L'attitude de certaines mères laissent des traces indélébiles chez les enfants.

Narcissiques, psychotiques, outrancières, égoïstes, informes, répudiantes, dépressives, indifférentes, sadiques, folles, malades, divisées… ouf! Voilà les différentes catégories de mauvaises mères identifiées par le psychanalyste Patrick Delaroche. A la lumière des témoignages recueillis dans Ma mère, ce fléau par la journaliste Catherine Siguret d’adultes racontant leur enfance marquée à vif par une mère dont le comportement a été mal aimant. La mauvaise mère représente peut-être un des derniers tabous d’une société qui semble n’avoir plus peur de rien. Témoignages inédits et explications.

«Je n’ai pas de souvenir de tendresse»

  • Charlotte (prénom fictif), 38 ans

«Je n’ai pas de souvenir précis de tendresse avec ma mère durant mon enfance. Ce n’est pas quelqu’un de très tactile et elle n’est jamais dans l’émotion.»

Charlotte a toujours eu avec sa mère une relation qu’elle qualifie de «chaotique». Aînée d’une fratrie nombreuse et élevée dans une famille «où tout était interdit», cette maman de 38 ans a dû très tôt donner l’exemple et apprendre à «gérer l’ensemble de la tribu». Peu de place pour l’insouciance et les bêtises qui font le sel de l’enfance.

«Ma mère nous a élevés comme on régit une troupe. Nous étions perçus comme une entité et non comme des individus avec leur personnalité propre. Tout était mis en commun, nous n’avions aucune affaire personnelle. Même notre heure de naissance, dont elle ne se souvient pas précisément, est soi-disant identique.»

Les contacts avec le monde extérieur ne sont pas non plus vus d’un bon œil:

Nous ne pouvions pas aller dormir chez des copains, et mes amies étaient systématiquement critiquées.

Adolescente «rebelle» – «Enfin, je ne me suis pas droguée, j’ai simplement décidé de ne plus laisser ma mère décider à ma place» –, Charlotte est perçue comme le vilain petit canard.

A 19 ans, elle décide de quitter le nid. «J’avais un petit ami et je désirais aller chez lui de temps à autre. Ma mère m’a dit:

C’est lui ou la famille.

Mon choix a été vite fait. J’ai pris une chambre de bonne et j’ai travaillé parallèlement à mes études.»

Avec le recul, Charlotte ne regrette pas son départ précoce:

Cela a été brutal et blessant, car je me suis sentie rejetée, mais j’ai pu me libérer de cette emprise et enfin vivre ma vie.

Un jour, alors qu’elle évoque avec sa mère l’éducation de ses enfants, elle entend cette phrase: «Les enfants, on ne les élève pas, on les dresse.» «J’ai été choquée, mais j’ai réalisé combien cela résumait toute mon enfance.»

Aujourd’hui, elle dit avoir fait le deuil de cette mère idéalisée. La naissance de ses enfants l’a aussi aidée à se réconcilier avec la maternité: «J’avais peur de ne pas pouvoir leur offrir cette tendresse que je n’ai pas reçue, mais tout s’est fait très naturellement. J’espère vraiment être une maman digne de ce nom. Mes enfants savent qu’ils pourront toujours compter sur moi.»

«J’ai été la mère de ma mère»

  • Isabelle (prénom fictif), 42 ans

Une mère «pas faite pour ça». Voilà comment Isabelle décrit la femme qui l’a mise au monde et avec laquelle elle a grandi.

Je ne sais pas si elle m’a aimée. Ce que je sais, en revanche, c’est que je n’ai jamais pu compter sur elle dans les moments graves de ma vie.

Fruit d’une brève liaison alors que sa génitrice n’a que 17 ans, la petite fille est d’abord placée chez ses grands-parents maternels.

Isabelle a 4 ans lorsqu’elle retourne vivre avec sa mère. Cette dernière vient de se marier. L’homme n’est pas son père mais elle ne l’apprendra qu’à l’orée de la trentaine. «Ma mère m’a dit que c’était parce qu’elle ne voulait pas perturber mes études.»

Il y a beaucoup plus grave: «Mon beau-père a abusé de moi durant toute mon enfance et mon adolescence. Ma mère a toujours dit qu’elle ne savait pas. Mais je crois surtout qu’elle ne voulait pas voir.»

L’incompréhension demeure lorsque le tabou est enfin brisé quelques années après le divorce du couple. Alors qu’Isabelle imaginait que sa mère reconnaîtrait sa souffrance, la jeune femme se heurte à un mur. «Je n’ai pas eu l’écoute que j’attendais. Au lieu de me rassurer, de me consoler, de me dire qu’elle m’aime, elle a tout ramené à elle.

Elle m’a dit:

Pour moi aussi c’était l’horreur à la maison.

Une mécanique qui se reproduit tout au long de son enfance: «Ma mère a toujours été dans la victimisation. Elle pleurait beaucoup, me racontait ses soucis de couple. J’avais le sentiment qu’elle était une petite chose fragile que je devais protéger alors qu’elle ne l’a jamais fait pour moi. J’ai été la mère de ma mère.»

Isabelle se construit tant bien que mal au contact de ces parents «toxiques», «en dépit d’eux».

La petite fille a peu d’espace de liberté: «Ma mère, qui ne travaillait pas, surveillait mes moindres faits et gestes. Elle était très sévère avec moi et il ne fallait jamais la contredire. Tout devait être parfait, surtout vis-à-vis de l’extérieur, et je n’étais jamais à la hauteur.»

La mésentente et l’incompréhension ont fini par conduire à la rupture il y a sept ans.

C’est arrivé accidentellement. Nous nous sommes disputées une fois de plus, sans que cela soit plus grave que d’habitude, et nous ne nous sommes jamais revues.

Malgré cela, mère et fille continuent de s’écrire à Noël et à leur anniversaire respectif: «De mon côté, une sorte de devoir filial demeure, même si je ne suis pas encore prête à la revoir. Car je ne sais pas ce que j’attends d’elle. Surtout, je n’arrive pas à imaginer que je pourrais attendre quelque chose d’elle.»

Auteur: Laurent Nicolet, Viviane Menétrey

Photographe: Julien Benhamou, Alice Wellinger (Illustrations)