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18 avril 2016

Max Contesse: «Nous ne remettrons pas en question notre tradition de la cordée de trois»

Les 5000 participants à la Patrouille des Glaciers sont dans les starting-blocks, prêts à s’élancer de Zermatt ou d’Arolla pour rejoindre Verbier (VS). Sous le regard vigilant de Max Contesse, le commandant de cette mythique course de ski-alpinisme.

Max Contesse, commandant de la Patrouille des Glaciers.
Selon Max Contesse, le lien d’amitié, de solidarité qui unit les membres d’une cordée reste toujours.

Colonel Contesse, tout est-il sous contrôle à la veille du départ de cette 20e édition de la Patrouille des Glaciers?

Absolument. Grâce à mon état-major, tous les travaux planifiés ont pu être exécutés dans les délais. Je suis serein.

Seule inconnue, le temps!

Il s’agit d’une inconnue, mais j’ai à ma disposition une équipe de météo pro qui me permet d’être relativement décontracté en ce qui concerne la gestion de ce paramètre.

Dormez-vous bien les jours qui précèdent la compétition?

Oui, question d’entraînement. C’est clair que je porte la responsabilité totale de cette manifestation, mais je peux m’appuyer sur un nombre assez impressionnant de collaborateurs en qui j’ai entière confiance. J’arrive donc à me reposer parce qu’il n’y a pas tous les problèmes qui tournent dans ma tête au moment de me mettre au lit.

Vous avez parlé de la grande responsabilité qui vous échoit. Du coup, votre priorité, c’est évidemment la sécurité...

Notre maître mot, c’est la sécurité avant tout!

Je ne veux pas et nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir un accident quel qu’il soit.

Parce que j’ai la responsabilité des quelque 5000 participants et 1000 militaires qui aident à assurer le parcours, ainsi que des spectateurs qui sont tout proches de la piste. Et puis, c’est également notre image qui est en jeu.

En 2014, cet incontournable rendez-vous du ski-alpinisme avait été victime de son succès. Vous avez donc dû resserrer les boulons cette année, notamment en ce qui concerne le nombre de participants…

Nous sommes victimes de notre succès, c’est juste. Mais en 2014, c’était aussi le 30e anniversaire de la reprise de la Patrouille, raison pour laquelle nous avions décidé d’accepter davantage de participants. C’était un pari osé que nous avons relevé et, selon moi, gagné.

Il y a quand même eu un sérieux bouchon au col de Riedmatten!

Effectivement, plusieurs participants ont été un peu bloqués au col de Riedmatten. Du coup, pour cette édition, nous avons modifié le règlement afin de limiter à environ 1500 le nombre de patrouilles.

Max Contesse, commandant de la Patrouille des Glaciers.
Max Contesse, commandant de la Patrouille des Glaciers.

Cela suffira-t-il à faire sauter ce bouchon?

Je pense, oui… Car nous avons aussi revu les horaires de départ et le nombre de participants par bloc ainsi que leur répartition sur le parcours. Et surtout, nous avons prévu un deuxième passage. C’est-à-dire que les patrouilles qui partent de Zermatt empruntent le parcours traditionnel, donc le fameux col de Riedmatten, alors que celles qui partent d’Arolla suivent un itinéraire de délestage par le col de Tséna Réfien.

Pour consoler les déçus, soit environ 900 coureurs éconduits cette année, vous les avez invités à retenter leur chance en 2018. Est-ce à dire que l’armée ne se retirera pas de cette épreuve, que cette dernière n’est plus en sursis et donc que son avenir est désormais assuré?

2018, c’est bon! Mais je ne serais pas aussi catégorique pour les éditions suivantes.

Comme l’armée doit faire face à une nouvelle réforme, nous ne savons pas aujourd’hui si nous aurons les moyens d’organiser une Patrouille en 2020.

Je ne parle pas des moyens financiers, parce que cette course ne pèse pratiquement rien dans le budget de la défense, mais des moyens en hommes. Nous travaillons d’ailleurs déjà maintenant en vue de diminuer les effectifs sans toucher à la sécurité et, si possible, sans toucher au nombre de participants. Nous faisons des économies comme tout le monde doit le faire dans le pays.

Une pérennisation de la manifestation passe également par une reconnaissance réellement nationale, non?

La Patrouille est bien ancrée en Suisse romande. Les Latins sont des habitués du ski-alpinisme, mais ce n’est que depuis quelques années que cette discipline se développe fortement outre-Sarine.

Je fais donc le forcing pour mieux vendre la Patrouille en Suisse alémanique de manière à obtenir aussi le soutien de la partie germanophone du pays.

Effectivement, c’est important si l’on veut pérenniser cette manifestation.

Votre volonté, depuis que vous êtes à la tête de cette course mythique, c’est d’ouvrir cette manifestation au plus grand nombre de participants et pas seulement à ceux que l’on nomme les «collants-­pipette», à savoir les sportifs d’élite du ski-alpinisme. C’est toujours d’actualité?

Bien sûr. Pour moi, la Patrouille des Glaciers est une course à la fois militaire et populaire. L’élite, nous en avons besoin aussi, mais nous devons faire extrêmement attention à ne pas être influencés dans nos décisions par elle.

Max Contesse, commandant de la Patrouille des Glaciers.
Max Contesse, commandant de la Patrouille des Glaciers.

D’où votre envie de rendre cette épreuve aux montagnards, de remettre l’esprit de cordée avant l’esprit de compétition?

Oui. L’élite mondiale est composée de gens qui courent souvent en individuel et qui ont parfois de la peine à se mettre en cordée. Certains voudraient d’ailleurs que l’on ouvre une catégorie pour eux où ils pourraient courir en individuel. Alors là, c’est exclu, nous ne remettrons pas en question notre tradition de la cordée de trois!

Contrairement à certains anciens, vous n’estimez donc pas que la Patrouille des Glaciers a perdu son âme ou qu’elle l’a vendue aux sponsors?

Absolument pas. Les sponsors n’ont d’ailleurs aucune influence ni dans le choix des patrouilles ni dans l’organisation du parcours. Le sponsoring, c’est uniquement pour la fête qui est organisée à Verbier, à l’arrivée.

Le nerf de la course reste bel et bien militaire.

Revenons à cette édition. Comme elle sera plus fluide, elle devrait donc être en principe plus rapide. Le record actuel de l’épreuve – 5 h 52’ 22’’ établi par Martin Anthamatten, Yannick Ecoeur et Florent Troillet en 2010 – va-t-il alors être battu?

Si les conditions sont bonnes, c’est tout à fait envisageable, oui.

Max Contesse, commandant de la Patrouille des Glaciers.
Max Contesse, commandant de la Patrouille des Glaciers.

En 2014, vous aviez dit que si des patrouilles faisaient le parcours en moins de six heures, vous les enverriez manu militari à l’hôpital pour un contrôle antidopage! Vous confirmez?

Je confirme. Le bureau de contrôle antidopage sera là, il y aura des pointages à l’arrivée. Dans les conditions actuelles et avec les corrections apportées à cette édition, les meilleurs devraient pouvoir descendre un petit peu – je dis bien un petit peu, c’est-à-dire de quelques minutes – en dessous des six heures, mais pas beaucoup plus… S’il y avait vraiment un grand écart, il faudrait alors se poser des questions pour savoir s’il n’y a pas eu des petites magouilles en cours de route.

C’est quand même 100 km d’efforts à de hautes altitudes, alors aller nettement plus vite qu’en 2010, ça me paraît pratiquement impossible.

Un coureur avait été contrôlé positivement à l’EPO en 2008 à la grande surprise de Marius Robyr, le commandant d’alors qui croyait que tous les participants étaient blancs comme neige. Beaucoup de produits illicites ont coulé sous les ponts depuis…

Le dopage est un mal qui s’infiltre insidieusement comme la gangrène. Mais se doper, dans une épreuve comme la nôtre, aussi longue et avec d’aussi grands changements de température et d’altitude, c’est vraiment jouer avec sa santé, c’est prendre de sacrés risques!

Et tout ça pour quoi? Pour recevoir à l’arrivée une médaille et échanger une poignée de main avec le commandant ou son remplaçant…

Parce qu’il n’y a pas de prize money à la Patrouille des Glaciers! Non, décidément, je n’arrive pas à comprendre ce qui motive des gens à tricher ainsi.

La Patrouille des Glaciers, vous y avez participé cinq fois en tant que coureur, une fois depuis Zermatt et quatre fois depuis Arolla. Qu’est-ce qui vous poussait en avant? Le goût de l’effort? L’amour de la montagne?

Non, c’est la cordée que je mets en première position.

Parce que nous formons une cordée à trois non seulement pendant l’entraînement et la course, mais aussi plus tard.

Des années après la Patrouille, vous aurez encore de nombreux contacts avec les personnes – filles ou garçons – de votre cordée. En fait, ce lien d’amitié, de solidarité reste toujours! Après, je mets l’amour de la montagne, l’amour des grands espaces que je vis aussi à travers ma deuxième passion qui est la voile. Et en troisième position, le goût de l’effort, c’est-à-dire aller chercher ses limites, les dépasser.

Ce même état d’esprit anime-t-il la majorité des autres participants à la Patrouille?

Je l’espère, oui.

© Migros Magazine - Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Laurent de Senarclens