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10 septembre 2012

Mémoire de poche

Et si les smartphones rendaient notre mémoire flemmarde? L’hypothèse fait sourire les spécialistes helvétiques. Même s’ils admettent que les nouvelles technologies modifient notre relation à l’information.

Illustration avec ordinateurs, chiffres et cerveau

Combien de numéros de téléphone connaissez-vous par cœur? D’adresses complètes? Ou d’horaires de bus? Les nouvelles technologies nous rendent la vie plus facile. Notre téléphone est devenu une mémoire auxiliaire qui nous permet de stocker une grande quantité d’informations que nous faisions autrefois l’effort de retenir de tête. Et nous sommes toujours plus nombreux à y avoir recours. Une étude effectuée par comparis.ch indique ainsi que près de 48% des Suisses possèdent actuellement un smartphone. Un chiffre qui atteint même les 80% parmi les 15 à 19 ans.

Ces «téléphones intelligents», aux fonctionnalités multiples et variées, diminueraient-ils ainsi une partie de nos facultés à mémoriser les informations? C’est l’hypothèse développée par Betsy Sparrow, professeure de psychologie à l’Université de Columbia, et publiée dans le prestigieux magazine Science. Dans cet article, la chercheuse américaine stipule que l’internaute fournirait moins d’efforts aujourd’hui pour mémoriser les informations puisque celles-ci peuvent être aisément retrouvées, en un clic ou deux mouvements du doigt sur un écran tactile. Internet serait donc devenu notre «système de stockage externe principal». Et la mémoire humaine s’adapterait à ce changement.

Des scientifiques sceptiques

Dominique Muller, directeur du Département de neurosciences fondamentales à l’Université de Genève, ne croit pourtant pas à cette hypothèse. «Depuis la généralisation des calculettes dans les années 1970, notre cerveau a moins été entraîné à résoudre des calculs par oral. Ce n’est pas pour autant que les gens étaient plus intelligents auparavant, rassure le spécialiste de la mémoire. Il est vrai qu’aujourd’hui nous avons tendance à moins faire travailler notre cerveau pour retenir des informations brutes, comme des numéros de téléphone ou des adresses. Mais nous le confrontons à des informations bien plus diversifiées!»

«Notre mode de relation à l’information change»

Des propos rejoints par ceux du spécialiste de la mémoire au CHUV. «Aujourd’hui comme hier, nous retenons les informations selon l’intérêt qu’on leur porte, explique Jean-François Démonet, professeur en neurologie. Notre mémoire enregistre ainsi tout ce qui nous est utile ou qui a un impact sur nos émotions. L’espèce humaine n’est pas transformée par les nouvelles technologies! C’est uniquement notre mode de relation à l’information qui change.»

Les nouvelles technologies modifient notre relation à l’information.
Les nouvelles technologies modifient notre relation à l’information.

Et on peut aller encore plus loin. «Grâce aux smartphones, notre cerveau est disponible pour effectuer d’autres opérations et acquérir d’autres compétences, ajoute Dominique Muller. Au final, nous stockons aujourd’hui plus d’informations que par le passé! Il faut notamment connaître le fonctionnement des différents programmes informatiques ou retenir ses nombreux mots de passe.»

Des évolutions que suivent de près les écoles pédagogiques romandes. «Jus­qu’à maintenant nous apprenions aux élèves à aller à la recherche des informations, explique Mireille Bétrancourt, professeure en technologies de l’information et processus d’apprentissage à l’Université de Genève. Aujourd’hui nous sommes bombardés d’informations grâce aux technologies mobiles. C’est la société de l’«infobésité»! L’école doit développer l’esprit critique des jeunes pour qu’ils acquièrent certains réflexes, comme vérifier la provenance d’une information. Pourquoi ne pas faire travailler parfois les élèves à partir de textes de piètre qualité pour qu’ils s’exercent eux-mêmes à en évaluer la qualité?»

Et on peut aller plus loin encore. Les nouvelles technologies pourraient même jouer un rôle positif sur le savoir des élèves. «Les écoles n’ont pas diminué la quantité de matière enseignée, rassure Bernard Baumberger, professeur à la Haute Ecole pédagogique Vaud, spécialisé dans l’usage des médias. Et les nouvelles technologies permettent aujourd’hui de présenter la matière de façon plus diversifiée, sous forme d’images ou de vidéos par exemple. On peut espérer que ces nouveaux formats aident les écoliers à mieux retenir les informations!»

Parole d'experte: Daniela Cerqui, docteure en anthropologie à l’Université de Lausanne

Photo: Janine Jousson
Photo: Janine Jousson

La mémoire humaine pourrait-elle être influencée par les smartphones?

Le terme «mémoire» regroupe en fait deux concepts distincts. Il y a la mémoire individuelle, c’est-à-dire nos propres connaissances, et la mémoire collective qui rassemble les informations détenues par notre société en général. Grâce aux smartphones, nous avons la possibilité de consulter internet partout et en tout temps. Nous sommes donc reliés en permanence à cette énorme mémoire collective qui grossit de manière exponentielle. Précisons aussi que l’apparition d’une nouvelle technologie n’a jamais supprimé les précédentes. Même si nos moyens de communication progressent, nous conserverons ses anciennes formes comme l’oralité ou l’écriture.

Il existe encore un énorme fossé numérique dans le monde.

Mais notre cerveau évoluera-t-il pour correspondre davantage à ces nouveaux outils?

Cela me paraît plausible. Prenons l’exemple de nos pouces. Des généticiens estiment qu’ils s’allongeront au fil des générations puisque nous les utilisons davantage aujourd’hui en nous servant d’écrans tactiles. Il est logique que notre capacité mémorielle évolue également si nous en faisons un autre usage! La question est de savoir si notre mémoire est physique ou élastique. Autrement dit, sera-t-il possible de retrouver nos capacités de mémoire d’autrefois si ces nouvelles technologies venaient à disparaître? Il faut espérer que oui! N’oublions pas non plus qu’il existe encore un énorme fossé numérique dans le monde. Lorsqu’on parle d’évolution de la mémoire, il faut prendre en considération l’humanité dans son ensemble, et donc aussi ces nombreuses personnes qui n’ont pas encore accès aux nouvelles technologies.

Peut-on donc comparer les smartphones à une mémoire auxiliaire à notre cerveau?

Je n’aime pas ce terme. Il est pour moi synonyme de «prothèse», utilisé par certains chercheurs. Je ne pense pas en effet que les humains utilisent les nouvelles technologies pour surmonter un handicap. Nous vivions très bien avant qu’elles n’existent! Ces innovations permettent plutôt aux humains de se dépasser.

Quel est l’aboutissement de ce rapprochement entre hommes et machines?

Les nouvelles technologies sont toujours plus proches du point de fusion avec le corps humain. Les smartphones ne sont qu’une étape dans ce processus. A terme, on peut imaginer que des systèmes informatiques soient directement reliés à notre boîte crânienne. Et donc que la mémoire collective se joigne à notre mémoire individuelle à l’intérieur de notre cerveau.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Corina Vögele (illustration)