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12 septembre 2016

Menaces sur la forêt: faut-il tuer Bambi?

La population de chevreuils atteint des records en Suisse. Au point que certains gardes forestiers s’inquiètent pour le rajeunissement des forêts. Comment trouver un équilibre forêt-gibier? Le canton de Vaud prévoit des tirs de régulation.

Nuisible le chevreuil? On lui reproche de manger les jeunes pousses et de compromettre ainsi le renouvellement de la forêt. (Photo: iStock)

Coup de gueule d’un ingénieur forestier bernois: il y aurait trop de chevreuils en Suisse. Estimés entre 120 000 et 140 000 – il est difficile voire impossible de faire un recensement précis – les ongulés seraient devenus tout à coup envahissants. Voire indésirables.

Pourquoi? Parce que les cervidés boulottent. Abroutissent, frayent et écorcent les troncs, comme on dit dans le jargon forestier. Et peuvent porter un coup fatal au renouvellement des jeunes pousses. Directement menacé: le sapin blanc, qui ne parvient plus à se régénérer en de nombreux endroits de son milieu naturel, ce qui risque d’entraîner sa raréfaction.

La solution de l’ingénieur forestier est radicale: il faudrait éliminer les trois quarts de ces funestes et voraces ruminants. Une solution qui risque de ne pas plaire à la plupart des citadins amis des bêtes, qui préfèrent l’œil humide de Bambi à un bourgeon de sapin.

On se retrouve, d’un seul coup, devant toute la complexité de l’écologie d’aujourd’hui. Où il s’agit de sauver les espèces, de privilégier la biodiversité, l’agriculture extensive, de revenir aux jachères, à la permaculture tout en se gargarisant d’ antispécisme. Equation insoluble.

Notre gestion de l’environnement, l’absence de grands prédateurs et la douceur du climat ont favorisé l’accroissement des cervidés. Qui ont désormais pris leurs quartiers en plaine, entre les bosquets biodynamiques et les plantations de salades. Un paradis pour eux. Une question épineuse pour nous. Qui faut-il sauver: le chevreuil ou le sapin blanc?

«En plaine, les chevreuils se portent bien: les conditions d’habitat leur sont favorables»

Frédéric Hofmann, chef de la Section chasse, pêche et surveillance du canton de Vaud.

On estime les chevreuils en Suisse à 140 000. C’est trop?

Le nombre repose sur une estimation, un ordre de grandeur à titre comparatif d’année en année, ce n’est jamais une donnée exacte. Est-ce trop? Tout dépend du périmètre considéré et de l’utilisation du sol. Sa densité est jugée excessive quand le rajeunissement naturel de la forêt n’est plus possible sans mesures de prévention et si des dégâts récurrents sont constatés aux cultures.

Comment expliquez-vous cette soudaine densité?

Dans beaucoup de secteurs, le chevreuil se porte bien. Par contre, sa population a diminué dans le sud du Jura, où la présence des grands prédateurs comme le lynx joue un rôle de régulation naturelle. En revanche, en plaine, le chevreuil prolifère dans de nombreux secteurs depuis deux ans. Leur principal «ennemi» est le trafic routier.

Pourquoi cette bonne santé du chevreuil?

Les efforts réalisés par les milieux agricoles pour une agriculture plus extensive et diversifiée offrent des conditions d’habitat intéressantes pour lui: jachères florales, lisières de forêts, bosquets, autant de zones de refuge et de sources de nourriture pour les brocards et les chevrettes. Par ailleurs, l’hiver n’a pas été très rigoureux et l’été plutôt sec, ce qui favorise la survie des faons. Le taux d’accroissement annuel du chevreuil est assez élevé et se situe entre 30 et 50%, alors qu’il n’est que de 15% pour le chamois.

Un ingénieur forestier du canton de Berne estime que les trois quarts d’entre eux devraient disparaître... Etes-vous du même avis?

Non! Mais ses propos doivent être évalués en fonction d’un périmètre donné. Il est vrai que, dans certaines zones, le rajeunissement de la forêt est compromis par la présence du chevreuil.

Justement, en quoi les chevreuils sont-ils nuisibles pour la forêt?

Si leur densité est très élevée, ils peuvent exercer une pression importante sur certaines essences comme le sapin blanc ou le chêne. S’ils ne sont pas protégés, les arbres d’alignement le long des cours d’eau, les chênes truffiers, sont presque une invitation à l’abroutissement! Mais on constate parfois aussi des dégâts sur la vigne ou sur les pépinières d’arbres d’ornement par exemple.

Alors, le chevreuil: ennemi public numéro un des forestiers?

Non, d’autres ongulés inquiètent les acteurs forestiers comme le cerf. Bien qu’en effectifs moins nombreux que le chevreuil, puisqu’on l’estime à 350 bêtes pour le canton de Vaud, le cerf progresse dans le nord du Jura, en direction du canton de Neuchâtel, et est à nouveau présent sur le Plateau où il ne vivait plus depuis une centaine d’années. A ces espèces plus forestières s’ajoute le sanglier, dont les dégâts en zones agricoles peuvent être très importants.

Quelles solutions préconisez-vous?

La priorité est accordée à un plan de tir adapté à la densité de chevreuils et aux mesures de prévention, comme la pose de clôtures électrifiées autour des cultures, ainsi qu’à une gestion sylvicole respectueuse de la nature. En complément, le canton mise sur une bonne synergie avec les chasseurs pour réduire les effectifs dans les secteurs à dégâts. Ce sera le cas cette année dans le canton de Vaud, puisque, dans trois circonscriptions, nous avons attribué un chevreuil supplémentaire par chasseur. Mais pas question de prolonger la période de la chasse, cela ne se justifie pas encore.

Etes-vous favorable à la réintroduction des prédateurs?

Ils reviennent tout seuls! Disons plutôt que l’on sensibilise les acteurs au rôle important des prédateurs dans un équilibre forêt-gibier souhaité de tous.

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla