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19 décembre 2011

«Mes frères»

Jean-François Duval
Jean-François Duval, journaliste.

L’une des premières choses que j’ai retenues lorsque j’ai été en état de comprendre quoi que ce soit à toutes celles qui composent le monde, et que mes parents m’ont appris que j’étais chrétien, c’était que la Bible se compose de deux parties fort différentes: l’Ancien et le Nouveau Testament. On m’a tout de suite prévenu que si le Nouveau était très bien, l’Ancien était à prendre avec des pincettes. Les enseignements de l’un étaient plus valides que ceux de l’autre. Par exemple, le Nouveau recommandait de s’aimer les uns les autres, tandis que, dans l’Ancien, Dieu s’énerve, se fâche, pique des colères épouvantables, se montre injuste. Des morts restent sur le carreau, des plaies et des sauterelles tombent sur l’Egypte, et ce genre de choses. C’est un univers ef­froyable. L’Ancien Testament est de nature à faire frémir les pirates de L’Ile au Trésor, Barbe bleue et Landru réunis.

C’est tant mieux d’ailleurs, car Hollywood a pu tirer de l’Ancien Testament quelques-uns de ses meilleurs scénarios – l’Ancien Testament est une mine d’or qui fait la joie des petits enfants et même des adultes qui le sont restés. Ce sont des films que je n’ai pas revus depuis longtemps, mais je sais que Samson et Delilah ou Les Dix Commandements justifient à eux seuls ma naissance voici quelques dizaines d’années.

Un jour dernier, j’ai donc été tout content de tomber en librairie sur un manga (un manga est une bande dessinée japonaise, je le précise pour mes quelques lecteurs d’un âge certain) intitulé La Mutinerie (Ed. BLF Europe). C’est, en 296 pages dessinées et faciles à lire, l’essentiel de l’Ancien Testament. Comme les Japonais sont aussi précis que les Suisses, on trouve au bas de chaque page la référence du passage évoqué: Genèse 6 : 7 à 9 : 17, Exode 1 : 1 à 2 : 22. Etc. L’auteur a donc vraiment lu notre Ancien Testament. Chapeau! Pourquoi ça s’appelle La Mutinerie? Je n’en sais rien, aucune importance, mettons ça sur le compte de l’esprit de fantaisie qui traverse parfois les cerveaux japonais comme les nôtres.

Je me suis régalé, vous pensez bien! (sans ce manga, aurais-je jamais eu le courage, digne d’un samouraï, de reprendre l’Ancien Testament de zéro?). Ça rafraîchissait des souvenirs, ça faisait resurgir des noms que j’avais oubliés: Seth, Cham, Loth, Bethuel, Zébulon…

Evidemment, les personnages ont tous dans cette BD des petits nez pointus à la Dragon Ball Z, des tifs et des mèches hérissées et en pagaille autour du visage. Mais comme ça fait du bien de nous découvrir, nous et nos vieux récits, sous un jour inhabituel, modernisés! A travers des yeux exotiques! Ce qui m’a le plus frappé dans ma lecture, c’est à quel point tout l’Ancien Testament, sitôt que Dieu a créé la Lumière, la Terre et les Eaux, tient dans une succession de rivalités, bagarres et divisions entre frères s’enviant l’un l’autre. Jaloux selon que Dieu accorde sa faveur à l’un ou à l’autre. Dès Caïn et Abel (fils d’Eve), les générations, à l’image de certaines plantes, s’enchaînent et se déploient comme par scissiparité. Caïn tue Abel. Esaü et Jacob se battent pour le droit d’aînesse. Joseph devient le fils préféré de Jacob et se fait jeter dans un puits par ses frères…

Sur ce point, on peut dire que l’Ancien Testament est tout à fait obsessionnel, obnubilé par les problèmes de fratrie. Ça doit correspondre à quelque chose de très profond, enfoui aux origines de l’humanité. Je trouve piquant, très symptomatique, que justement le Nouveau Testament, comme en écho, ou en guise de réparation, ait perpétuellement à la bouche cette expression: «Mes frères». Finalement, très logiquement, l’Ancien Testament nous prévient de la problématique ardue que le Nouveau aura à résoudre: tous frères nous sommes, mais aimer son frère comme soi-même est loin d’être si évident. Par rapport à l’Ancien Testament, c’est un grand progrès, un vrai miracle, ne trouvez-vous pas, que nous parvenions à fêter Noël en famille? Je crois même que c’est cela que nous fêtons.

Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs