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4 décembre 2015

Métrocosme

J’aime tellement le métro. Parce qu’il est l’analogie parfaite de la diversité culturelle new-yorkaise. L’artiste britannique basé à Brooklyn, Craig Ward, a choisi d’en faire la démonstration de façon…organique.

Passagers dans les couloirs du métro de New York
Les rats, les ingrats, les cols blancs, les amoureux, les suicidaires, cette belle dame noire qui me rappelle Rosa Parks: tout New York, toute l’Amérique, toute la planète se retrouve dans le métro. Moi, j’y vais comme on va au théâtre.

Armé d’une éponge humide et d’une éprouvette, il a récolté des échantillons laissés par les pendulaires dans les vingt-deux lignes de «subway» qui ratissent les cinq quartiers de New York. Il y a, pour l’essentiel (75%), trouvé des bactéries «banales» sécrétées par nos mains, notre salive et notre transpiration.

Pour le reste: bouillon de culture. Escherichia Coli, staphylocoques, salmonelles.
Les photos macro de sa série «Subvisual Subway» résultant de ses prélèvements sont aussi magnifiques et mystérieuses que les catacombes qui les ont engendrées. Et désormais, j’ai de quoi convaincre mes enfants de ne plus poser leur bouche sur les barres et les vitres qu’ils s’égarent parfois à baisouiller.

1,7 milliard de passagers par an, 469 stations, 1000 km de rails: le métro raconte la vie new-yorkaise dans sa misère et sa flamboyance. S’y télescopent, aux heures de pointe, les cols blancs en retard, les étudiants endormis, les artistes de rue, les sans-abri. Et, selon les saisons, la horde encombrante des touristes.

Cette procession urbaine est faite de bonheurs et de drames. Des passagers malades, par exemple, provoquent le retard de 3000 rames chaque… mois. La Metropolitan Transportation Authority (MTA) enregistre tous les ans une cinquantaine d’accidents mortels de personnes sur les voies. Tantôt, rarement, le train se bloque: sortie dans le calme par les tunnels.

Entre les rats, et les plafonds qui suintent au cœur de l’hiver, ici ou là: la douceur d’un conte. En 2013, c’est le chaton Arthur secouru sur la ligne du B et Q, à la hauteur de Church Av., qui avait ému l’opinion et provoqué une mini-crise diplomatique en divisant les candidats à la mairie de New York. Fallait-il ou non paralyser le métro pour sauver un bébé chat?

Début novembre: dénouement heureux aussi pour ce coureur italien, membre d’une délégation de toxicomanes en réhabilitation. Après avoir perdu les siens à la ligne d’arrivée et égaré les coordonnées de leur hôtel, Gianclaudio, dossard 23781, a erré 40 heures dans le métro où il a finalement été retrouvé par un officier de police qui lisait justement son avis de disparition, assis en face de lui.

Dans le métro, on danse, on pleure, on s’embrasse. Et on se bat pour ses droits. L’an dernier à la même époque, le Département des transports public lançait sa campagne contre le «Manspreading» (lien en anglais), cette mauvaise habitude prise par une généreuse proportion de la gent masculine, d’étaler les jambes d’est en ouest, occupant deux voire trois places dans les voitures bondées. «Dude, Stop the Spread, please» (ndlr: «Mec, arrête de t'étaler»), lance la publicité.

Pour dire, enfin, que c’est dans les transports publics que se joue, en grande partie, le combat pour les droits civiques comme le rappelle une commémoration cette semaine. Le 1er décembre 1955, une certaine Rosa Parks, figure moins connue que Martin Luther King ou Malcolm X en Europe mais tutélaire en Amérique, refusait pour la première fois de céder sa place dans le bus à un Blanc alors que le chauffeur le lui ordonnait.

C’était à Montgomery, Alabama. Il y a 60 ans. Hier, donc. Dans le bus ce jour-là, entre un porc et un rat, il y avait Rosa.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez