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15 août 2015

Meubler son appartement: première épreuve des couples

Au moment de se mettre en ménage, qui des deux partenaires choisit le mobilier et la déco? Selon quels critères et en usant de quelles stratégies? Le sociologue neuchâtelois Patrick Ischer s’est immiscé dans l’intime de quinze couples pour trouver des réponses.

Le sociologue Patrick Ischer
Le sociologue Patrick Ischer a consacré sa thèse de doctorat au logement des couples.

Patrick Ischer nous reçoit dans le charmant logement chaux-de-fonnier qu’il partage avec son amie depuis deux ans et demi. Le salon, pièce principale et centrale, est dépouillé. Les quelques meubles qui s’y trouvent ont été chinés. Des tableaux, photos, sculptures et bibelots complètent l’ensemble.

Si l’on vous décrit par le menu le lieu de vie de ce sociologue, c’est parce que lui s’intéresse de près aux intérieurs d’autrui. Son mémoire de géographie, il l’a ainsi consacré à la transformation d’usines en appartements. «Le fait que ces lofts étaient tous meublés différemment m’avait interpellé.»

Histoire de s’immiscer encore davantage dans l’intimité des foyers, ce trentenaire a choisi «Dispositions du goût en matière d’habiter: les couples face à leur logement» comme thème de sa thèse de doctorat en sciences humaines et sociales. Thèse qu’il a brillamment défendue en mars dernier à l’Université de Neuchâtel et qui va faire l’objet d’une publication aux Editions Alphil-Presses universitaires suisses.

La mise en ménage se trouve au cœur de son travail. «Le déclic, je l’ai eu lors de l’installation d’un couple d’amis. Ce qui m’avait frappé, c’était que la plupart des affaires de Madame trouvaient place dans le salon, alors que celles de Monsieur finissaient dans le bureau ou au grenier», sourit ce disciple de Bourdieu.

C’était un bel exemple de lutte symbolique entre individus»

Qui a le dernier mot?

Son travail repose sur l’étude de quinze cas (treize binômes hétérosexuels et deux homosexuels), donc trente personnes issues de milieux sociaux hétérogènes, mais ayant toutes suivi une formation supérieure (lire encadré). «Il ne se veut pas représentatif, mais illustratif. Il ne faut pas en tirer des généralités», tient d’emblée à préciser Patrick Ischer, qui s’est plus particulièrement intéressé au mobilier et à la décoration du salon, pièce visible, lieu de représentation et donc vitrine de ses occupants.

S’appuyant sur sa thèse, ce chercheur balaie un premier a priori: non, la femme n’est pas forcément celle qui a le dernier mot en matière de déco!

L’origine sociale est ici plus déterminante que le genre.

«Un individu issu d’un milieu riche en capitaux économiques et culturels est dans une situation de sécurité esthétique et a des goûts plus affirmés que quelqu’un provenant d’un milieu populaire. Et cette position se renforce encore lorsque la personne a fait des études artistiques.» Au sommet de cette hiérarchie: l’architecte, fille ou fils d’architecte!

Qu’il se passe en douceur ou dans la douleur, l’aménagement est toujours une épreuve de force pour les conjoints. Notre observateur a d’ailleurs repéré trois stratégies utilisées à cette occasion: «Il y a celui qui anticipe les problèmes, en se débarrassant d’un fauteuil qui aurait pu être source de conflit ou en punaisant son affiche fétiche dans un endroit discret. Il y a cet autre qui profite de l’absence de son partenaire pour virer un lampadaire qu’il juge affreux ou accrocher un tableau au mur. Et il y a enfin ces couples qui négocient âprement.»

Tactiques et tact

Dans cette dernière catégorie, et contrairement à ce que l’on pourrait penser, la discussion ne tournera pas autour du bon ou du mauvais goût. «Parce que c’est trop violent! Ce que l’on met déjà en avant, ce sont les arguments fonctionnels: Ce canapé n’est pas confortable. Puis, on jouera sur l’affectif: C’est peut-être vrai, mais j’y tiens parce qu’il a appartenu à ma grand-mère.»

Et ce n’est qu’en tout dernier recours que l’on se risquera sur le terrain de l’esthétique: Oui, mais il est très moche!»

On vous laisse imaginer la suite…

«En règle générale, l’aménagement se déroule dans une atmosphère pacifique et consensuelle, relève Patrick Ischer. Moi, je suis simplement allé voir où ça coinçait un peu.» Et pour lui, comment s’est passée cette installation à deux? «Bien. On est sur le même registre et on avait envie d’un appartement qui nous ressemble. Donc, il est le résultat d’un mélange d’apports de l’un et de l’autre ainsi que d’objets et de meubles choisis ensemble.» Pas de tiraillements? «Un peu autour des tableaux appartenant à mon amie. J’avais un super poster qu’elle a réussi à virer… En fait, je me rends compte maintenant que tous les murs lui appartiennent. Ahahah!»

EXEMPLES

Domination

Un salon bourgeois.
Un salon bourgeois.

L’un est issu d’un milieu populaire, l’autre très bourgeois. Ils forment, selon les sociologues, un couple très hétérogame. Leur intérieur risque de ressembler au partenaire qui a eu une enfance dorée.

Patrick Ischer: «A chaque fois que j’ai eu affaire à ce genre de cas, le mobilier et la décoration provenaient à quasi 95% du conjoint qui était le plus en sécurité esthétique. L’autre disait ‹On a tout acheté ensemble› pour ne pas perdre la face et il s’accrochait aux rares objets qui lui appartenaient. Même si elle est niée parce que insupportable, c’est un parfait exemple de domination sociale.»

Equilibre

Un salon où les goûts des deux partenaires trouvent leur place.
Un salon où les goûts des deux partenaires trouvent leur place.

Un homme et une femme (ou un homme et un homme, ou encore une femme et une femme) d’origine sociale très proche se mettent en ménage. Sans trop de surprise, leur salon sera moitié-moitié à l’image de la fondue fribourgeoise.

Patrick Ischer: «Comme ils ont le même degré de sécurité esthétique, ils sont l’un et l’autre persuadés de détenir le bon goût. Donc, même si cela se passe assez bien entre eux, il y aura forcément rivalité et confrontation lors de leur installation. C’est bel et bien dans ces couples-là que ça bataillera sec et que ça argumentera le plus.»

Symbiose

Intérieur d'un couple ayant les mêmes goûts.
Intérieur d'un couple ayant les mêmes goûts.

Là encore, on prend deux personnes issues d’un milieu social similaire. Mieux, ils ont épousé le même type de métier, dans le domaine artistique. Ils se sont rencontrés durant leurs études et ont le goût sûr. On les met ensemble, qu’est-ce qu’il se passe?

Patrick Ischer: «Il s’agit d’un couple hyper-homogame, connaissant parfaitement l’univers du design immobilier. Ils sont sur la même longueur d’onde et plutôt dans un partenariat pour l’ameublement. Pour caricaturer, on pourrait dire qu’ils ne seraient peut-être pas ensemble s’ils n’avaient pas aimé les mêmes designers…»

Exception

Ici, un homme subit son logis.
Ici, un homme subit son logis.

A toutes règles, il y a des exceptions. Ici, par exemple, c’est l’individu issu d’un milieu supérieur qui s’écrase. Et c’est Madame, pur produit pourtant de la classe populaire, qui décore leur intérieur.

Patrick Ischer: «Là, la domination est genrée(ce sociologue soupçonne que cette emprise féminine s’accentue à mesure que l’on descend dans la hiérarchie sociale, ndlr). Déterminée, cette femme s’impose sur ce terrain aux noms de la fonctionnalité et de l’esthétique. Du coup, son conjoint vit entouré de meubles achetés en kit quand bien même il déteste ce genre d’ameublement. En fait, il subit son logis!»

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Matthieu Spohn