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29 février 2016

«Une approche n’est pas moins scientifique que l’autre»

Médecin aujourd’hui à la retraite, Michel Vouilloz a bifurqué en cours de carrière vers la médecine chinoise. Il en vante l’apport important dans les problématiques de santé publique chez nous. Tout en balayant une réputation d’ésotérisme.

Michel Vouilloz photo
Michel Vouilloz considère la médecine chinoise comme alternative et complémentaire à la médecine occidentale.

Comme médecin occidental, comment en êtes-vous venu soudain à vous intéresser à la médecine chinoise?

Je faisais un stage à Paris. Il y avait une patiente qui était handicapée de l’appareil ostéo-articulaire, elle marchait avec peine. Un jour, elle arrive, elle allait visiblement mieux. Elle nous a appris qu’elle était allée voir un acupuncteur. Je me suis dit, il faut que je m’intéresse à ça. Puis j’ai un peu oublié cette histoire. Quelques années plus tard, j’ai vu dans le bulletin des médecins suisses une annonce écrite en caractères minuscules, comme si on en avait honte. C’était le Fonds national suisse de la recherche scientifique qui mettait au concours un poste de délégué en Chine pour se familiariser avec l’acupuncture. J’ai posé ma candidature, j’ai été retenu. Un vrai choc culturel.

C’est-à-dire?

Je me suis trouvé plongé dans le yin et le yang. Il a fallu apprendre à changer de raisonnement. A ressentir face au patient davantage que ce que l’on ressent comme médecin occidental. Quand un patient lui dit qu’il a des douleurs, le médecin occidental voit ses coronaires. S’il a des sciatiques, il voit sa colonne lombaire. Le médecin occidental imagine tout par l’anatomie, par l’histologie et la biochimie. La grande différence entre les deux médecines, c’est que vous avez, côté chinois, l’intuition, la recherche d’un tout, et côté occidental, la recherche, plus mécanique, des causes. Mon ambition est de faire comprendre aux autorités sanitaires et aux médecins occidentaux que cette différence de raisonnement n’a rien d'ésotérique ni de caché, mais que c’est quelque chose qui s’apprend.

Concrètement?

L’esprit occidental cherche les causes, c’est l’esprit qui analyse depuis Thalès, depuis Aristote. Mais pour un ulcère de l’estomac, il y a plusieurs causes possibles et c’est l’ensemble de ces causes qui va déclencher l’ulcère, l’alcool, le tabac, le stress, les contrariétés. La médecine chinoise, elle, ne cherche pas les causes, elle cherche la dysharmonie. Les Chinois voient plutôt un ensemble et quelque chose qui cloche dans cet ensemble. Qu’est-ce qui prédomine? Qu’est-ce qu’il faudrait équilibrer? C’est pour cela qu’on parle de dysharmonie et non de maladie. On considère le patient par rapport à l’environnement. On le traite d’une manière, mais peut-être d’une autre lors de la deuxième séance. On est beaucoup plus axé sur l'individu et sur le moment. Une approche n’est pas moins scientifique que l’autre.

En quoi la médecine chinoise est-elle scientifique?

Disons d’abord que la médecine occidentale n’est pas uniquement scientifique. On se base sur la physique, la biochimie, mais il existe beaucoup de situations où le médecin face au patient doit avoir sa propre intuition. A l'inverse en médecine chinoise, où l’appréciation personnelle est plus importante, on peut néanmoins s’appuyer sur des séries, des statistiques. Dans son histoire, elle a quand même suivi une certaine systématique, qu’on demande aux sciences en général. Le va-et-vient entre la théorie et la pratique, ça a toujours existé en médecine chinoise.

D’où vient alors cette sorte de discrédit ou de méfiance parfois quand on parle de médecine chinoise?

Dans les sciences occidentales, et donc en médecine, il existe souvent une théorie qui domine, qui a l’assentiment des pairs, avant d’être dépassée et remplacée par une autre. En médecine chinoise, ce passage d’une théorie à une autre qui l’englobe et la dépasse n’existe pas. On trouve plutôt beaucoup de théories parallèles. Tout est toujours mouvant. Des théories finissent certes par obtenir un assentiment, par exemple celle des méridiens, mais ça n’a pas toujours été le cas.

C’est-à-dire?

Les méridiens sont les liens entre les points d’acupuncture, comme des fils invisibles. Les points ont des propriétés liées à un méridien, mais ils ont aussi des propriétés individuelles et des propriétés communes avec d’autres points. On associe par exemple des points du tronc antérieur avec des points du tronc postérieur, ou des points des membres supérieurs avec des points des membres inférieurs, ou des points de la tête avec des points des extrémités, des pieds ou des chevilles. On trouvera ainsi des acupuncteurs qui ne raisonnent pas par les méridiens mais par les points.

Quels effets est censée produire la stimulation de ces points par les aiguilles?

Entre autres, des effets antalgiques qui sont plus ou moins reconnus par la médecine occidentale. Notamment dans un petit passage du Harrison, une encyclopédie médicale américaine qui fait référence.

Donc, la médecine chinoise soulage plutôt qu’elle ne guérit?

En médecine occidentale aussi bien souvent on soulage, mais on ne guérit pas. Il faut savoir aussi ce qu’on appelle guérir. Un ulcère, on le guérit, on regarde au fibroscope, la muqueuse est cicatrisée, voilà. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas une récidive deux ans plus tard, si c’est le tempérament de ce patient d’avoir un ulcère. Est-ce qu’il est guéri?

Quels sont les cas les plus évidents où vous conseilleriez de recourir à l’acupuncture?

Beaucoup de problèmes ostéo-articulaires peuvent être traités de cette manière. Même des problèmes bien identifiés comme des sciatiques, ou si le patient a une douleur le long du nerf sciatique, le nerf le plus long du corps. Ou bien des compressions du nerf médian chez les femmes à la ménopause.

Et sinon?

Il est arrivé que des gens viennent chez moi après que leur chirurgien leur a fixé un rendez-vous opératoire, par exemple pour un ligament à inciser, mais qui en attendant avaient mal. Au début, j’étais réticent, mais j’avais tort. On peut toujours obtenir des résultats. Notamment dans des situations qui sont moins caractérisées. Des gens qui souffrent de l’épaule parce qu’ils ont une petite tendinite. On peut aussi soulager les zonas et beaucoup d’autres situations.

Qu’en est-il de l’anatomie en médecine chinoise?

Elle ne s’y est jamais intéressée. Il y a bien eu des autopsies faites en Chine surtout par le jésuite italien Ricci vers 1600. C’est lui qui a introduit des notions scientifiques occidentales en Chine. A sa suite, il y a eu un petit engouement pour l’anatomie, mais très vite les Chinois sont revenus à leurs raisonnements sur les fonctions et les relations. Les relations pour eux sont plus importantes que les phénomènes eux-mêmes. Mais il y a quand même des écoles qui étudient les viscères.

De quelle manière?

Les viscères en médecine chinoise ne correspondent qu’approximativement aux viscères occidentaux. Quand on parle de la rate, c’est plutôt du pancréas qu’il s’agit. Toujours est-il que ces viscères ont des correspondances naturelles. Le foie c’est le vent, le printemps, le bourgeonnement, le jaillissement de la vie, et s’il domine la rate, qui est la terre, alors les acupuncteurs tâcheront de stimuler la rate pour qu'elle se relève. La mère nourrit le fils et le fils soutient la mère, disent les Chinois qui parlent beaucoup par symboles pour exprimer des correspondances de la nature et des sentiments avec les organes. Pour le rein, le symbole, c’est la peur, peur de la mort, de la solitude. Le cœur, ensuite, c’est la plénitude, le plein soleil, la joie de vivre.

A quoi peut servir la médecine chinoise dans un Occident où le catalogue des soins est déjà surabondant?

Elle traite beaucoup de situations qui ne sont pas considérées comme très caractéristiques du point de vue de la médecine occidentale, mais qui néanmoins font courir les gens chez le médecin. Des gens qui ont un mal-être ou qui ont mal à la colonne lombaire – les lombalgies, les cervicalgies, tout cela est extrêmement fréquent. Les examens ne révèlent peut-être pas une pathologie visible radiologiquement ou détectable biochimiquement, mais quand même, le patient a mal. Il y a aussi les gens qui ont besoin d’un soutien affectif, amical ou compréhensif. Ou qui peuvent souffrir de pathologies a priori minimes davantage que d’autres personnes qui sont des toniques et mènent leur vie au rythme de marche ou crève.

En matière de santé publique, faudrait-il considérer la médecine chinoise comme alternative ou plutôt complémentaire?

On estime que, parmi les gens qui consultent le médecin dans les pays occidentaux, 5% environ iront à l’hôpital dans les cinq ans, et parmi ces 5%, 10% – donc 0,5% – dans un hôpital universitaire. On peut investir beaucoup dans les hôpitaux universitaires et les hôpitaux cantonaux, mais on ne peut pas laisser les 95% des patients qui n’y vont pas au bord du chemin. Par l’acupuncture, on hérite de bon nombre de ces gens. C’est pour cela qu’on ne peut pas dire que la médecine chinoise soit une médecine uniquement alternative ni une médecine uniquement complémentaire. Parfois, elle est alternative, et parfois, elle est complémentaire.

Qu’en est-il de la reconnaissance officielle de la médecine chinoise en Suisse?

J’étais dans le comité d’organisation de l’ASA (l’association des sociétés médicales suisses d’acupuncture et de médecine chinoise) qui a obtenu de la FMH (l’organisation faîtière des médecins suisses) qu'elle reconnaisse la médecine chinoise comme formation complémentaire. Aujourd’hui, l’ASA est mandatée par la FMH pour valider cette formation. Le praticien qui l’aura obtenue sera reconnu par l’assurance de base.

Faut-il y croire pour que ça marche?

On obtient plus facilement des résultats avec certains patients qu’avec d’autres, sans trop savoir pourquoi. Mais contrairement à ce qu’on dit souvent, l’idée préconçue du patient n’empêche pas les résultats. J’en ai obtenu avec des gens qui étaient venus chez moi en affichant clairement leur scepticisme.

* A lire:Michel Vouilloz: «Médecine chinoise, science et intuition» (diffusion: Satas, Bruxelles)

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Wavre