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29 mai 2015

Mickey blues

On ne juge pas la Suisse sur une visite à Ballenberg. Je m’abstiendrai donc de juger l’Amérique sur une visite à Disney World, Orlando (Floride) - la première et la dernière. Mais laissez-moi répondre aux moqueurs: j’y suis allé pour les enfants. Vous ne me croyez pas? Je m’en tape. Ça me permet d’enchaîner avec les «No kids»: oui, vous pouvez ajouter Disney à la longue liste des bonnes raisons de ne pas en faire.

Disneyland
Puissance et décadence: les parcs d'attractions Disney sont un échantillon de l'Amérique

Cette chronique est quand même tout public, amoureux des parcs à thèmes, bobos décroissants, misanthropes, gloutons, agoraphobes, puisque, s’il en est, on trouve toutes les catégories de l’humanité parmi les 50 000 visiteurs (en moyenne) qui s’amassent quotidiennement dans cette réserve d’amusement industriel, Magic Kingdom en tête. Si, si, quotidiennement. Et ça peut aller jusqu’à 100 000.

C’est d’abord ça, Disney (lien en anglais): la démesure de l’Amérique dans un package all-inclusive (enfin pas tout à fait). 111 kilomètres carrés (la taille de Paris) de «rêve» et de prouesses techniques, un peu partout, à commencer par ce monorail futuriste destiné au transport interne, inauguré en 1971, donc forcément spectaculaire et innovant.

montage de plusieurs photos: Citation de Walt Disney, chaise roulante avec le logo du parc, feux d'artifice devant le château et cinémascope vu de l'extérieur.
Citation de Walt Disney: «Faiseurs de rêves: "J'espère que nous ne perdrons jamais de vue que tout a commencé avec une souris."»

Ce seul petit slogan du père fondateur Walt Disney, placardé dans un coin de jungle de l’Animal Kingdom, dit à quel point tout respire cette grandeur, entre les feux d’artifice, les maisons hantées et les roller-coasters: «J’aimerais que personne n’oublie que tout ça a commencé par une petite souris.» Est-ce, alors, depuis que la petite souris est devenue un gros éléphant que les choses ont dégénéré?

Je ne me plaindrai pas du prix. Ni du merchandising asphyxiant. J’en ai été la victime consentante. Je ne me plaindrai pas de la malbouffe. Quatre jours de hot-dogs, de pancakes-bacon et de buffets, c’est un plein de calories bienvenu pour la planche à pain que je suis.

Ce sont les gens qui m’ont fait peur. Ce père de l’Ohio, vingt-cinquième visite à Disney, avec sa fille, 5 ans, cinq visites. Cette vraie demande en mariage devant le «vrai» Château de Cendrillon (mais je vous jure) par de vrais amoureux. Ces gens seuls, vraiment tout seuls, sirotant leur soda ou rentrant en bus à l’hôtel après leur dernière attraction, me filant un cafard d’enfer au pays du rêve et du superflu.

Ces obèses par milliers, pas pour ce qu’ils sont évidemment, mais pour le problème de santé publique qu’ils incarnent et pour lequel la magie de Disney ne peut rien. Ce nombre incalculable de faux infirmes se baladant sur des petites motos électriques. Vous avez bien lu, faux infirmes, des gens avec parfois un peu d’embonpoint ou légèrement sur l’âge, certains beaucoup plus jeunes, mais estimant n’avoir pas l’énergie, la volonté ou le plaisir de marcher quelques kilomètres par jour et reflétant à eux seuls l’idée d’une société, elle, vraiment malade.

Une anthropologue établie à New York, le Dr. Wednesday Martin (lien en anglais),avait levé un lièvre il y a deux ans en révélant qu’une poignée de mamans riches de Manhattan engageaient à grands frais des guides pour «handicapés» au marché noir afin d’éviter les files d’attente aux attractions pour leurs enfants et leurs copains.

A côté de ça, je vous jure que l’ascenseur de la Tower of Terror (lien en anglais): est tout sauf terrifiant.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez