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8 septembre 2014

Mieux vaut Hofstadter que jamais

Une loi empirique, énoncée par un drôle d’universitaire, voudrait que la plupart de nos tâches prennent plus de temps que prévu. Explications.

Dessin de la construction de l'aéropoprt de Berlin et du temps de réalisation qui s'allonge
Le nouvel aéroport de Berlin est un exemple flagrant de la loi de Hofstadter. Devant être initialement inauguré en automne 2010, il n’est toujours pas terminé à l’heure actuelle.

Entre l’épouvantail électrique, le pardessus à chauffage central, le fer à repasser téléguidé et le ressort à boudin, Gaston Lagaffe avait oublié d’inventer «la machine à rattraper le courrier en retard». C’est son chef Prunelle qui s’en chargera.

On peut bien rire. Quand il s’agit de tâches et travaux à exécuter dans des délais précis, même les gens réputés les plus fiables ont une fâcheuse tendance à se transformer en piteux Gaston.

Personne n’a oublié les stades des Jeux olympiques puis ceux de la Coupe du monde de foot: censés être terminés des semaines à l’avance, ils ne l’ont été que pour les cérémonies d’ouverture, et encore, de justesse.

Qui pourrait nier enfin ce fait, qui semble tenir de la vérité révélée: les travaux des plombiers, maçons, menuisiers et autres valeureux artisans prennent toujours au moins deux fois plus de temps que ce qui était mentionné sur les devis.

Rien que de très normal: c’est l’implacable loi de Hofstadter qui est à l’œuvre. Laquelle, intitulée aussi «loi de glissement de planning», s’énonce de la manière suivante:

Cela prend toujours plus de temps qu’on le croit, même en tenant compte de la loi de Hofstadter.»

Une loi qui se prend en compte dès son énoncé

Pourquoi ajouter «même en tenant compte de la loi de Hofstadter»? Sans doute pour signifier que même si on s’y attend, il reste difficile pour chacun et pour chaque type d’activité d’évaluer à l’avance de combien on risque de faire exploser les délais.

Dessin avec la progression temporelle entre temps estimé au départ et temps réel.
Loi de Hofstadter

Hofstadter lui-même, esprit taquin (lire encadré), conseille de calculer large. Très large même: de multiplier par deux le temps escompté, et de passer à l’unité suivante. Autrement dit, si l’on pensait venir à bout d’un projet en trois heures, c’est six jours plutôt qu’il faudra envisager. Pour un devis de deux semaines, compter plutôt quatre mois.

Cette loi n’est bien sûr qu’empirique et, comme beaucoup d’autres lois amusantes du même genre (voir encadré), ne fait que décrire un ressenti, tel le fameux principe de Peter, qui veut que tout emploi finisse par être occupé par un incompétent, ou la loi dite des queues, qui fait que la file choisie sera toujours la plus longue. Et elle ne dit rien sur les causes de ces sous-estimations systématiques.

Une fatalité qui n’est cependant pas sans explications

L’économiste Guillaume Nicoulaud a sollicité les témoignages d’artisans et d’entrepreneurs, souvent montrés du doigt, pour identifier les causes de ces retards systématiques. Pour l’un, si l’on se fixe des délais toujours trop optimistes, cela est dû à un «mélange de vantardise, d’envie de faire plaisir et de volonté inconsciente d’être pris en considération».

Pour un autre, les retards résulteraient d’imprévus du genre «intempéries ou grande chaleur». De même, «l’usure du personnel se fait ressentir quand le chantier dure plus de trois semaines, seuil que j’ai remarqué». Ce qu’un de ses collègues, philosophe, qualifie de «gestions des contingences»:

Tout projet rencontrera forcément des contingences, et comme personne ne peut prévoir l’imprévisible...»

Un dernier raconte s’être fixé un coefficient de dépassement précis: «Je multiplie le tout par 2,5. La seule fois où nous avons été en retard pour livrer, c’était à cause d’un naufrage.»

N’oublions pas, enfin, ceux qui se défaussent sur le commanditaire: «Pour pas mal de clients, le chantier devrait être fini avant qu’on l’ait commencé.» Chef d’édition, pourquoi tu tousses?

Texte: © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Corina Vögele (illustration)