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28 septembre 2015

Migrants: une idée suisse pour aider l’Europe?

Drames en mer, désespoir aux frontières. L’année en cours bat des records de misère humanitaire. Et fait paniquer l’Union européenne, qui peine à gérer l’afflux massif de migrants en provenance de pays en guerre. La Suisse saura-t-elle mieux gérer la crise?

Des migrants dans une gare photo
La crise migratoire est un immense défi pour l'Union européenne. Photo: MTMauricio Lima/NYT/Redux/laif

Ce que l’on appelle désormais la crise des migrants pourrait bien être le défi majeur de la prochaine décennie. Défi pour l’Union européenne (UE) qui sort à peine d’une crise monétaire et qui se révèle bien discordante, incapable de mener une politique concertée.

Défi pour la Suisse aussi qui a choisi de «se montrer solidaire» avec l’UE, pour reprendre les mots de Simonetta Sommaruga, présidente de la Confédération. Ainsi, 70 millions de francs vont être débloqués pour l’aide humanitaire dans la région syrienne et quelque 8000 réfugiés supplémentaires, en provenance de Syrie et d’Irak, pourraient être accueillis dans les deux ans à venir.

Est-ce suffisant face à cette vague migratoire d’un genre nouveau? On voit fleurir ça et là des initiatives personnelles, comme cet appel à «un acte citoyen», lancé par Nicolas Rouge, municipal de Giez (VD): «La Suisse reçoit des réfugiés dans des abris antiatomiques, des camps. Ce n’est pas idéal pour l’intégration. Il vaudrait mieux que chaque village accueille une famille. Ce serait aussi une façon de responsabiliser chacun.»

L’appel a suivi son chemin, puisqu’une motion vient d’être déposée dans ce sens au Conseil national. Réalisable? «Oui, si chaque commune met un appartement à disposition d’une famille, on pourrait accueillir quelque 16 000 réfugiés», espère le municipal. Qui vient d’ailleurs de créer une association citoyenne apolitique.Une idée toute simple, mais pas simpliste, qui pourrait faire boule de neige jusqu’à...Bruxelles.

«Il faut une politique d’intégration forte, rapide et volontariste»

Etienne Piguet, vice-président de la Commission fédérale pour les migrations.

Les flux migratoires ont toujours existé. Pourquoi celui-ci crée-t-il un tel vent de panique?

Dans le domaine de l’asile, la Suisse a déjà été confrontée à des afflux comparables. Pendant la guerre au Kosovo, en 1998-99, on avait plus de 40 000 demandes d’asile par année, ce qui est très au-dessus de ce que nous avons aujourd’hui. On s’émeut des victimes et on oublie vite! Ce n’est donc pas complètement nouveau, mais ce qui change aujourd’hui, ce sont les raisons de l’exode, avec une juxtaposition de crises, en Syrie, en Erythrée, en Irak, en Afghanistan, qui toutes contribuent à ces flux migratoires. Dans le passé, on avait une crise que l’on pouvait clairement identifier. Aujourd’hui, on a l’impression fausse que la vague migratoire ne peut que grossir et ne va plus cesser. Ce qui génère ce sentiment de panique.

L’Europe justement semble dépassée. Elle a tardé à empoigner le problème et peine à trouver un consensus. Pourquoi?

C’est assez compréhensible. Il est nouveau que ce soit à l’échelle de l’Union européenne que l’on pose l’exigence de résoudre ce genre de problème. Même si on a délégué une partie des pouvoirs à l’UE, les Etats-nations continuent à jouer leur carte et à ne pas s’entendre. Du coup, la solution est difficile à imaginer: les défis sont nouveaux, liés à la multitude des Etats et à la mulitude des provenances des demandes d’asile.

S’il n’était question que de réfugiés chrétiens, pensez-vous que le problème aurait été traité plus rapidement?

Je ne pense pas. D’ailleurs, on a toute une série de provenances, comme l’Erythrée, dont viennent des réfugiés chrétiens, et les difficultés sont les mêmes. Disons que l’Islam est un élément, qui rajoute une couche dans le débat actuel sur l’islamisme et le terrorisme. Mais si on avait un afflux de réfugiés chrétiens de différentes régions du monde, les partis de la fermeture auraient toujours beau jeu de les trouver culturellement trop différents. Bien sûr, un sentiment de proximité facilite les choses, mais il y a toutes sortes de paramètres. La religion n’est pas un critère central.

La Suisse, même si elle n’est pas membre de l’UE, a-t-elle un rôle à jouer dans cette crise?

Oui, elle a une tradition humanitaire. Elle a longtemps été pionnière en matière de politique d’accueil. Sa taille est une limite, mais elle peut s’associer à des politiques et avoir une fonction exemplaire, par solidarité, et par le fait qu’elle est dépositaire des Conventions de Genève et du CICR.

En fait-elle assez? On lui a reproché une politique trop restrictive...

Par rapport à l’ensemble des demandes d’asile en Europe, elle reçoit sa part en proportion de sa population et de sa richesse. Elle n’est pas en pointe comme la Suède ou l’Allemagne. Compte tenu de sa tradition humanitaire, on pourrait effectivement s’attendre à ce qu’elle soit davantage proactive. Mais rappelons que, en 2013 déjà, 4000 visas ont été délivrés à des familles syriennes.

La crise des migrants serait une bombe à retardement. Votre avis?

Non, mais ça peut le devenir si on ne concède pas assez tôt les efforts nécessaires. On ne peut pas accueillir des milliers de jeunes Erythréens, comme c’est le cas, et penser qu’ils vont acquérir tout seuls la langue et les compétences nécessaires. En Suisse, on attend longtemps pour donner des permis stables et les admissions provisoires durent parfois des années. Pour éviter de voir apparaître des schémas d’enfermement communautaire dans les prochaines années, il faut une politique d’intégration forte, rapide et volontariste. Oui, les réfugiés sont utiles au pays d’accueil, mais dans un premier temps, cela coûte cher. Et il faut l’assumer.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla