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10 avril 2012

Migros ou le reflet de la Suisse

«Migros Magazine» consacre une série d'articles sur le thème des coopératives. Il s’agit de montrer différents aspects de cette forme juridique qui possède un ancrage historique dans notre pays. Ce volet s’intéresse à la structure de Migros en dix coopératives régionales. Comment Jules Kyburz, qui a connu aussi bien les organes des sociétés coopératives régionales que ceux de la Fédération des coopératives Migros, juge- t-il la segmentation de l’entreprise en dix entités? C’est ce qu’a voulu savoir Migros Magazine.

Carte de la Suisse répartie en 10 régions de coopératives avec ses spécialités
Les dix sociétés coopératives 
Migros en un coup d’œil: 
chacune d’entre elles est 
un acteur 
économique 
important de 
sa région.

Vue de l’extérieur, une entreprise forte de nombreux collaborateurs et réalisant un chiffre d’affaires substantiel passe vite pour tentaculaire. On appelle ainsi volontiers Migros le «géant orange».

Pourtant, le grand distributeur ne se dresse pas avec arrogance dans le paysage. A dire vrai, Migros est en réalité formée de dix sociétés coopératives régionales réunies à l’enseigne de la Fédération des coopératives Migros (FCM). Un coup d’œil sur la carte ci-contre souligne les grandes différences entre les membres de cette fédération, que ce soit au niveau de la zone d’activité, du nombre de collaborateurs ou du chiffre d’affaires. Chacune de ces sociétés évolue ainsi dans un environnement qui lui est propre.

Il est donc ici possible de dresser un parallèle avec les cantons suisses – et pas uniquement parce que les dix sociétés coopératives possèdent toutes une grande autonomie. Chacune d’elles possède de ce fait sa propre direction et ses propres spécialistes en marketing, à qui il revient, notamment, de déterminer l’assortiment des magasins selon les besoins de la clientèle locale. Certaines spécialités ne se trouvent ainsi que dans les rayons des magasins d’une zone déterminée. Il en va ainsi des cardons épineux genevois AOC de Migros Genève ou du Rheintaler Ribelmais, une semoule issue d’une ancienne variété de maïs proposée par Migros Suisse orientale.

Chaque société coopérative Migros a son identité

Les collaborateurs Migros sont à l’écoute des consommateurs des dix sociétés coopératives, et certains clients siègent au comité coopératif de leur société régionale. Ils y font part de leurs désirs à propos de l’assortiment ou dans d’autres domaines, comme l’encouragement à la culture. En effet, chaque «canton Migros» s’engage pour des projets culturels et sociaux.

La structure fédéraliste de Migros constitue un atout dans la mesure où chaque société coopérative apporte ses propres spécificités à l’entreprise.

«Migros Valais est unique en bien des points. D’une part, notre coopérative épouse parfaitement les frontières du canton, avec pour colonne vertébrale la vallée du Rhône, explique Max Alter, directeur de Migros Valais. De l’autre, nous avons bénéficié d’un attachement particulier de la part d’Adèle Duttweiler. L’épouse du fondateur était en effet originaire de notre canton.»

De son côté, «Migros Tessin est active dans une région qui se sent suisse, mais qui est un peu isolée et est influencée par l’Italie du point de vue culturel, résume Lorenzo Emma, directeur de Migros Tessin. Une situation qui nous porte à avoir des magasins avec un assortiment et un style spécifiques, plus proches de ceux de l’Italie.»

La société coopérative Migros Genève, elle, recouvre une zone à forte densité de population qui se caractérise par un mélange des cultures. «Ne serait-ce qu’en raison de la présence de l’ONU, notre clientèle est très cosmopolite, explique Guy Vibourel, directeur de Migros Genève. Notre coopérative ne gère pas seulement le centre commercial de Balexert, le plus grand de Suisse romande, mais aussi six bureaux de change ainsi que des hypermarchés et un centre de loisirs en France voisine.»

Œuvrer pour le bien de tous et agir sur le long terme

Autant les dix sociétés coopératives Migros possèdent leur caractère propre, autant elles adhèrent à la construction en fédération de Migros.

Ernst Weber, directeur de Migros Lucerne, le souligne: «La structure coopérative favorise les perspectives à long terme. Ses échéances ne sont pas les mêmes que pour des entreprises revêtant d’autres formes juridiques.»

Et Werner Krättli, directeur de Migros Bâle, de conclure: «Migros sert les intérêts communs au lieu de favoriser un petit nombre d’actionnaires et de chercher la maximisation des gains à court terme.»

«Les coopératives sont des laboratoires d’idées»

Depuis soixante ans, Jules Kyburz, président de la Fondation Gottlieb et Adèle Duttweiler, œuvre au sein de Migros. Il nous explique pourquoi sa structure en dix coopératives régionales est une force.

De magasinier à président: le parcours de Jules Kyburz est un exemple pour nombre d’employés Migros. (Photo: Paolo Duotto)
De magasinier à président: le parcours de Jules Kyburz est un exemple pour nombre d’employés Migros. (Photo: Paolo Duotto)

De moussaillon à capitaine d’industrie – c’est ainsi que, d’une manière très sommaire, on peut résumer le parcours professionnel de Jules Kyburz, aujourd’hui âgé de 80 ans. L’Argovien a commencé à travailler à 17 ans en s’engageant à Londres comme auxiliaire sur un pétrolier suédois avec lequel il a navigué pendant sept mois. Une fois de retour au pays, il a fréquenté l’école de commerce afin de réaliser un de ses autres rêves: être engagé à Migros – ce qui est arrivé alors qu’il avait 20 ans. Comme grand admirateur de Gottlieb Duttweiler, le fondateur de Migros, Jules Kyburz tenait en effet absolument à travailler au sein de cette entreprise.

En qualité de magasinier à Wetzikon (ZH), il a commencé par décharger des camions et ranger les marchandises sur les rayons. Puis il a poursuivi sa carrière en passant par divers échelons hiérarchiques dans différentes sociétés coopératives. Il a été gérant d’un magasin à Bâle puis responsable du MM Zoug. Dans la société qui s’appelait alors Migros St-Gall, il a été contrôleur de magasin puis chef des ventes. Au début des années 1970, il s’est hissé à la tête de Migros Berne (du nom de la société coopérative de cette époque). En 1984, il a pris ses fonctions de directeur de Migros dont il a marqué le destin pendant huit ans avant d’en devenir le président, en 1992. Une année plus tard, il est entré à la Fondation Gottlieb et Adèle Duttweiler.

Depuis plus de septante ans, Migros revêt la forme d’une société coopérative. Cette forme juridique est-elle encore adaptée aux exigences de notre époque?

Bien sûr. En 1940, lorsque Gottlieb Duttweiler a donné à son entreprise la forme d’une coopérative, il voulait avant tout s’assurer que, dans le futur également, Migros servirait l’intérêt général. Le détaillant devait réussir sous l’angle économique, mais ses gains devaient profiter à l’ensemble des consommateurs. Ainsi, l’entreprise n’est pas seulement guidée par la maximisation de ses profits, mais aussi par sa responsabilité sociale. Cette idée est plus actuelle que jamais.

Une société anonyme n’aurait jamais pu créer le Pour-cent culturel.

Il n’empêche: si Migros était une société anonyme, elle serait peut-être encore plus grande et encore plus profitable?

Au contraire! Sous la forme d’une société anonyme, Migros n’aurait jamais atteint la taille qui est la sienne aujourd’hui. En tant que coopérative appartenant à ses clients, l’entreprise bénéficie du soutien de la communauté. C’est la raison pour laquelle elle a pu croître de manière systématique. Elle est devenue le plus grand employeur privé de Suisse. Cette ascension s’est faite avec le concours de la population. Notons aussi qu’une société anonyme ordinaire n’aurait jamais pu s’offrir une institution comme le Pour-cent culturel.

Que pensez-vous de la segmentation de Migros en dix coopératives indépendantes?

C’est une des forces de Migros. Gottlieb Duttweiler a organisé son entreprise à l’image de la Confédération. Les sociétés coopératives régionales correspondent aux cantons, qui sont aussi très indépendants. Jusqu’à maintenant, le système fédéraliste helvétique a fait ses preuves. Cela vaut également pour Migros. Les collaborateurs des coopératives régionales sont à l’écoute directe de leurs clients dont ils peuvent satisfaire au mieux les vœux et les besoins.

Comme directeur de Migros, n’auriez-vous pas souhaité une centralisation plus forte?

Non. Pour moi, il a toujours été clair qu’il valait mieux agir en dix endroits différents qu’en un lieu central. Souvent, les coopératives régionales se sont révélées être des laboratoires d’idées. A maintes reprises, des projets intelligents ont vu le jour dans une région donnée, avant d’être repris par d’autres coopératives.

A quels projets pensez-vous concrètement?

Les exemples abondent, au présent comme dans le passé. La ligne très appréciée de produits De la région issus de l’agriculture locale trouve son origine au sein de la société coopérative Migros Lucerne. Les petits magasins Voi, avec produits frais et un espace bistrot, sont une idée de Migros Aar. Pensez également aux Golfparcs qui ont rendu ce sport populaire en Suisse. Il s’agit d’une success story qui a pris sa source dans la coopérative Migros Lucerne, au Golfparc de Holzhaüsern.

Comment jugez-vous la globalisation croissante de l’économie? L’ancrage régional a-t-il véritablement un avenir?

Oui, car il existe aussi de fortes résistances à la globalisation. Les consommateurs apprécient les entreprises bien implantées dans le terreau régional. Ils affectionnent les produits frais provenant du champ voisin. Dans certains villages ou dans certains quartiers, on assiste à un retour des petits magasins. On peut d’ailleurs le vérifier au sein de Migros, où les Migrolino compacts remportent un vif succès. Leur nombre ne va-t-il pas bientôt passer de cent septante à deux cent cinquante?

Les coopératives Migros en chiffres

Le distributeur est le miroir de notre pays. En effet, il est formé de dix sociétés coopératives enracinées dans ses différentes régions. Cette diversité constitue un précieux atout pour Migros.

Zürich

Chiffre d’affaires net 2011 (en Suisse) en millions de francs: 2543

Investissements 2011 en millions de francs: 108,2

Collaborateurs: 8753

Aar

Chiffre d’affaires net 2011 (en Suisse) en millions de francs: 3251

Investissements 2011 en millions de francs: 100,6

Collaborateurs: 11 705

Lucerne

Chiffre d’affaires net 2011 (en Suisse) en millions de francs: 1331

Investissements 2011 en millions de francs: 45

Collaborateurs: 5653

Suisse orientale

Chiffre d’affaires net 2011 (en Suisse) en millions de francs: 2355

Investissements 2011 en millions de francs: 96,9

Collaborateurs: 9135

Tessin

Chiffre d’affaires net 2011 (en Suisse) en millions de francs: 528

Investissements 2011 en millions de francs: 13

Collaborateurs: 1873

Valais

Chiffre d’affaires net 2011 (en Suisse) en millions de francs: 505

Investissements 2011 en millions de francs: 57

Collaborateurs: 2204

Bâle

Chiffre d’affaires net 2011 (en Suisse) en millions de francs: 966

Investissements 2011 en millions de francs: 35,3

Collaborateurs: 3451

Neuchâtel-Fribourg

Chiffre d’affaires net 2011 (en Suisse) en millions de francs: 776

Investissements 2011 en millions de francs: 28,5

Collaborateurs: 2637

Vaud

Chiffre d’affaires net 2011 (en Suisse) en millions de francs: 1164

Investissements 2011 en millions de francs: 88

Collaborateurs: 3905

Genève

Chiffre d’affaires net 2011 (en Suisse) en millions de francs: 1031

Investissements 2011 en millions de francs: 75

Collaborateurs: 4169

Les «cantons Migros» recoupent parfois plusieurs régions de Suisse. D’où la différence du nombre de membres.

Auteur: Michael West

Photographe: Konrad Beck