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27 mai 2016

Misogyne un jour, féministe toujours

Je ne vous parlerai pas de ma mère. Laissons Oedipe en-dehors ça. Ni de mon épouse, de ma soeur ou de ma fille. Elles savent à quel point elles comptent sans que je ne l'étale impudemment dans les médias. Et puis, ce serait lâche de l'écrire.

Portriait de Xavier Filliez tirant sur ses bretelles
Xavier Filliez

L'amour se dit les yeux dans les yeux. L'élue du jour est moins intime, plus virtuelle. Elle fut, je crois, ma première amante cathodique. J'avais sept ou huit ans. Elle avait la vingtaine. Le générique de la série-culte qu'elle sublimait me revient en tête comme un murmure: «Santa Barbaraaaa, qui me diraaaaa, pourquoiiiii, j'ai le mal de viiiiiivreeeeee...»

Robin Wright. Lumineuse. Non. Céleste. Excessivement sensuelle. Même en garçonne. Désirable mais jamais vulgaire. Depuis House of Cards, la série de Netflix sur les coulisses du pouvoir à Washington, elle est Claire Underwood, femme fatale, épouse machiavélique de Frank Underwood, incarné par Kevin Spacey – qui n'est pas loin d'avoir été mon premier amant cathodique.

Mais parlons-en une autre fois. Non pas que j'attendais de Robin Wright la recette parfaite de l'intégrisme philosophique ni l'application érudite des devoirs civiques, mais enfin, comédienne de talent ascendant Lady McBeth: je l'idéalisais. En même temps que les médias la célèbrent unanimement depuis la semaine passée pour son courage, sa poigne, son incroyable militantisme en faveur de l'égalité des chances entre hommes et femmes, mon estime pour elle s'est pourtant effondrée.

L'affaire? Robin Wright a récemment fait plier les producteurs de House of Cards pour obtenir le même salaire que son alter-ego Kevin Spacey.

Mon personnage est aussi populaire que le sien dans les sondages. Il n'y a aucune raison que je sois payée moins.

Je suis allée voir les producteurs et les ai menacés de tout balancer dans les journaux», a-t-elle déclaré sur les belles moquettes d'un événement de la Rockefeller Foundation (lien en anglais), devant des philanthropes et activistes en Marc Jacobs ou Diane von Furstenberg.

Sur le fond, elle n'a évidemment pas tort. Aux Etats-Unis, une femme gagne en moyenne 77 cents pour chaque dollar gagné par un homme. Les statistiques ont à peine évolué depuis 1954. Au nom de toutes les infirmières du Queens, des enseignantes de Ferguson, Missouri, des ouvrières de mines de charbon dans le Wyoming ou le Montana, Robin Wright a donc décidé de gagner... 500 000 dollars par épisode, contre 420 000 auparavant.

Pardon pour mes excès, mais le vrai militantisme aurait été de demander aux producteurs de rabotter le salaire de Kevin Spacey à son niveau. De crier son soutien à des fondations pour l'égalité des genres. Ou de faire un acte de philanthropie. Pas d'étaler une fiche d'impôts testostéronée en faisant la promotion de son film, par ailleurs prometteur, sur le pillage des ressources minières au Congo.

Le coup de gueule de Robin Wright est en fait à l'image de la campagne des actrices hollywoodiennes pour en finir avec le «gender gap» (ndlr: l'inégalité des sexes): hypocrite, facile et convenu. Rien n'est moins controversé que l'urgence de l'égalité des salaires aujourd'hui. Et le revendiquer depuis son piédestal en pensant être une héroïne donne raison, hélas, aux phallocrates en tous genres qui qualifient ces femmes, au demeurant plus brillantes les unes que les autres, d'enfants pourries-gâtées.

Patricia Arquette, Jennifer Lawrence, Meryl Streep, JayLo. Toutes ces tâcheronnes du 7e art ne tolérant plus que les dix meilleurs acteurs d'Hollywood soient payés 431 millions de dollars alors que les dix meilleures d'entre elles ne gagnent «que» 218 millions de dollars (Forbes).

Voyez-vous, il y a quelques Léa Seydoux aussi de ce côté-ci de l'Atlantique (ndlr: la comédienne à l'affiche du film de Xavier Dolan «Juste la fin du monde» est au cœur d'une polémique pour avoir déclaré: «Je viens de l'école de la vie» alors qu'elle est issue d'un milieu extrêmement privilégié. Sa famille dirige les maisons de films Pathé et Gaumont).

Ces femmes bradent honteusement leur position d'ambassadrice et, sous des airs gracieux, massacrent le féminisme. Pour celles qui voudraient contacter l'ignoble misogyne que je suis et auxquelles je ne réponds pas tout de suite: je suis allé dire aux femmes de ma vie à quel point je les aime et je les considère comme nos égales.

Texte: © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez