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28 octobre 2013

Moi, je suis nombriliste

Nous passons un temps fou à parler de nous-mêmes. Sans doute parce que cela fait du bien. Témoignages de femmes et d’hommes dont l’égocentrisme serait (presque) le métier.

Dessin humoristique sur le sujet: Une femme constate qu'elle parle d'elle 60% du temps et demande à son compagnon qu'il lui parle d'elle les 40% restants.
Une stratégie parmi d'autres afin de maximiser l'intérêt d'autrui pour soi-même...

Faire l’amour. Manger du chocolat. Parler de soi. C’est du pareil au même. Ou presque. Les techniques de l’imagerie à résonance magnétique (IRM), qui fouillent et trifouillent le cerveau comme autrefois on sondait les âmes, les reins et les cœurs, l’ont démontré: dans le bla-bla autocentré, c’est encore et toujours la fameuse dopamine qui est à l’œuvre. Ce neurotransmetteur vedette, saint-esprit des temps modernes, qu’on libère lors du sentiment de plaisir et l’anticipation d’une récompense.

Bref, on s’en doutait: parler de soi fait sacrément du bien. Si ce n’est aux autres, du moins au je narcissique, qui ne s’en prive guère. Les expériences poussées du professeur Jason Mitchell à Harvard ont par exemple établi que nous passions entre 30 et 40 % de notre temps de parole à informer qui de droit – à défaut de la terre entière – de nos faits, gestes, réflexions et aventures.

Tout ramener à soi, un réflexe presque naturel?

Ainsi, des participants à qui il était proposé une rémunération à condition qu’ils réussissent à ne pas parler d’eux-mêmes sur un sujet de conversation pourtant éloigné de leur vécu finissaient par préférer à du bel et bon argent l’intense plaisir du «Moi, je». Avec les réseaux sociaux, l’ego dispose désormais d’un nouveau et gigantesque terrain de jeu. Ces réseaux n’ont évidemment pas inventé la parole narcissique (lire encadré. N’empêche, le temps qu’on y passe à parler de soi y grimperait jusqu’à 80%. Au point que le célèbre moine bouddhiste Matthieu Ricard les qualifie dans son dernier livre de «vitrine du narcissisme». Une vitrine qui se mord la queue, permettant d’abord, explique-t-il, «à chacun d’attirer un maximum d’attention sur soi. La devise de Youtube n’est-elle pas Broadcast Yourself («diffusez-vous»)?

Sauf que sur Twitter, Facebook ou My Space (mon espace, tout un programme), «on a constamment affaire à des inconnus qui ignorent tout de notre identité, de nos qualités, de nos défauts.

Il est donc tentant d’afficher de manière plus ostentatoire l’image de soi-même que l’on aimerait voir reconnue.»

Parler de soi à tort et à travers? Parlons-en!

«Des ego sur pattes»

Brigitte Rosset, comédienne
Brigitte Rosset, comédienne. (Photo: Nicolas Righetti/rezo)

Brigitte Rosset, comédienne
«Les enfants déjà sont tous des ego sur pattes. Ensuite, peu à peu, chacun perd plus ou moins cette tendance à se considérer comme le centre du monde. Mais non, pour autant, parler de soi n’est évidemment pas un défaut. Dans mes spectacles, je parle de moi et là, je suis en train de vous parler de moi parlant de moi... Disons que parler de soi n’est pas une tare, à condition que ça intéresse les gens qui vous écoutent. On le voit bien dans les soirées: chacun parle de soi, c’est une manière d’exister par la parole. La dopamine? Ah oui, j’y crois fermement! Dans mes spectacles, je dois sûrement faire exploser des tas d’endocrines, je ne sais pas si c’est dû au fait que je parle de moi, et/ou parce que je fais rire. Faire rire, en tout cas, on devient vite accro à cela! Enfin, je suis persuadée que si tant de gens consultent un psy, ce n’est pas pour se faire soigner, mais surtout pour parler d’eux-mêmes, parce que ça fait du bien. Et puis nous autres, personnages publics tels qu’artistes ou politiciens, nous n’avons pas vraiment le choix, nous sommes contraints de parler de nous-mêmes. Tout va dépendre des limites qu’on se met. Dans mon cas, j’essaie de ne pas impliquer mes proches.»

«Plutôt le sexe...»

Marc Donnet-Monay, humoriste (Photo: Charly Rappo/arkive)

Marc Donnet-Monay, humoriste
«Je n’ai jamais parlé de moi en spectacle ou à la radio. Euh... ah si, quand même. Mais dans la vie, par contre, j’écoute beaucoup. Normal, je suis marié. Et s’il s’agit juste de libérer de la dopamine, à choisir, je dois dire que je préfère très nettement l’activité sexuelle au fait de parler de soi. D’ailleurs, il faut que je vous laisse, j’ai un truc à faire.»

«Se taire est une infirmité»

Sarcloret, auteur-compositeur-interprète. (Photo: Keystone/Dominic Favre)
Sarcloret, auteur-compositeur-interprète

Sarcloret, auteur-compositeur-interprète
«Déjà quand j’étais au collège, il y avait ceux qui ouvraient sans arrêt leur gueule et ceux qui la fermaient tout le temps. Ceux-là me détestaient déjà. C’est la rancœur des infirmes. Se taire pour moi est une infirmité. Parce qu’il y a un hédonisme du «je» qui se cherche, qui se construit. On pense d’abord avec des mots, on existe d’abord en parlant avec soi-même. Nous sommes des gamins arrachés à nos gamineries. Dans mes chansons, je suis un auteur du «je sujet», un être humain qui va disparaître, essaie de raconter ses méandres, ses désirs et qui a des projets. A 62 ans, je constate qu’avec les années, la question du savoir-faire disparaît, on se demande plutôt si on a encore le goût, le plaisir de le faire. Tout cela n’a rien à voir avec un «je» quantitatif, qui se vanterait d’avoir fait tant d’entrées, tant de concerts, vendu tant de disques. Les bavardages de ce «je»-là n’ont bien sûr aucun intérêt.»

«Aussi savoir écouter»

Anne Emery-Torracinta, députée, candidate au Conseil d’Etat genevois. (Photo: Keystone/Salvatore Di Nolfi)

Anne Emery-Torracinta, députée, candidate au Conseil d’Etat genevois
Dans la mesure où les citoyens veulent connaître les personnes qu’ils vont élire, il faut forcément parler un peu de soi. On défend des idées, on propose des projets. Cela fait de nous plutôt une sorte de messager, de porte-voix. Je crois surtout qu’en politique, le plus important c’est de savoir écouter. J’imagine que je suis comme tout le monde: il est agréable d’être écouté, reconnu ou de voir sa photo en grand sur les trams. Mais pas besoin de truc pour freiner son narcissisme: ce métier vous expose surtout aux critiques! La presse, par exemple, se charge assez de vous remettre en question, sur vos actions mais aussi – surtout si vous êtes une femme – sur votre physique ou votre apparence. Concernant les réseaux sociaux, j’évite de mettre des choses trop personnelles sur Facebook, même si j’ai pu constater que ce ne sont pas les messages à contenu politique qui ont le plus de «j’aime», mais les photos personnelles, style photo de famille ou de vacances. Probablement parce qu’elles humanisent l’homme ou la femme politique et le ou la rendent plus proche du commun des mortels.»

Auteur: Laurent Nicolet, François Maret