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15 septembre 2016

Mon enfant joue au docteur, c’est grave?

Ils savent à peine compter et se retrouvent en train d’explorer leur corps la porte de la chambre fermée. Inutile pourtant de dramatiser.

Illustration de François Maret

«Mais qu’est-ce que vous faites tous les deux tout nus dans le lit?» «On dort!» La scène s’est produite une fin de journée d’été. Celui que nous appellerons Hector avait invité sa petite copine Céline à jouer chez lui. Une après-midi des plus banales avec deux petits de 4 ans qui s’amusent à faire la cuisine, jouent aux Playmobil et finissent en général par se chamailler. Sauf que ce jour-là ils ont été surpris au lit par leurs parents respectifs!

Rien de bien méchant, certes, mais que faire face à ces Adam et Eve aux dents de lait? Gronder? Interdire? Expliquer ou ignorer? Psychologue-psychothérapeute FSP à l’Unité de guidance infantile du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), Anne Spira en appelle au bon sens: s’il est important de ne pas minimiser l’événement en le passant par exemple sous silence, il ne faut pas non plus exagérer la portée d’un tel acte.

«A cet âge, les enfants sont en pleine découverte de leur corps et il s’agit avant tout de curiosité. Ils sont au début de leur sexualité et sentent que des choses se passent entre papa et maman quand la porte de leur chambre est fermée. Ils vont donc avoir envie de reproduire ce qu’ils croient savoir, car à 4 ou 5 ans l’enfant n’a pas encore l’idée de l’acte sexuel.»

S’il n’y a rien de mal intentionné, il est toutefois nécessaire d’expliquer clairement qu’il s’agit d’un jeu et que, par conséquent, on fait semblant. «L’adulte doit rester le garant des règles», rappelle la psychologue.

On leur dit qu’on ne se déshabille pas et qu’on n’enlève pas sa culotte, car quand on joue au coiffeur, on ne coupe pas les cheveux.»

Des histoires d’adultes

Jouer au docteur, à papa maman ou à touche-pipi fait partie du développement de l’enfant. Rien de plus normal que d’explorer son corps et d’avoir envie de le comparer à celui de l’autre et rares sont d’ailleurs les adultes à ne pas avoir une petite histoire à raconter à ce sujet: «Je me souviens que vers 9 ou 10 ans on se cachait derrière un buisson avec les voisins et qu’on baissait vite notre culotte, raconte Lisa, aujourd’hui maman de deux filles. C’était comme un défi, il y avait un petit côté transgressif et on était tout contents de l’avoir fait.»

Mais alors pourquoi certains parents se sentent-ils si mal à l’aise? D’aucuns allant jusqu’à reprocher à l’enfant de l’autre d’avoir entraîné la prunelle de leurs yeux dans des jeux pervers? «Il est tout à fait normal qu’un parent puisse être décontenancé par cette situation, néanmoins il est important de pouvoir se poser et en parler ouvertement avec son enfant qui n’a pas la même représentation qu’un adulte à ce sujet», conseille Muriel Heulin, psychologue-psychothérapeute et fondatrice du Centre périnatal à Genève et Lausanne.

«Lorsque les adultes réagissent de manière disproportionnée, c’est en général parce qu’ils projettent leur sexualité sur une sexualité infantile qui n’est en rien comparable», avertit de son côté Anne Spira. Au risque d’inquiéter et d’angoisser un petit qui ne comprend tout simplement pas ce qu’on lui reproche.

L’enfant peut se renfermer et avoir peur de sa propre sexualité, pensant que c’est quelque chose de mal, alors que cette étape signifie simplement qu’il grandit.»

Les peurs sont donc avant tout celles d’adultes déboussolés, car, poursuit la psychologue, les parents d’aujourd’hui sont tiraillés entre la volonté de laisser davantage de liberté à leurs enfants, ce qui inclut la découverte du corps, et la hantise de l’abus sexuel dont on parle beaucoup plus qu’auparavant.

«Nous vivons dans une société où le respect de son corps est très vite évoqué avec le risque d’en parler trop tôt à son enfant. On veut tout contrôler, tout surveiller, alors que, d’un autre côté, on a tendance à respecter de moins en moins les rythmes de l’enfant.» Que papa et maman se rassurent, jouer au docteur est signe que leur enfant grandit, à son rythme. 

© Migros Magazine | Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Illustrations: François Maret