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16 mars 2015

Mon habitat, c'est mon choix!

Vivre entre quatre murs bétonnés n’est pas une fatalité. Trois familles nous ont ouvert les portes de leur logement singulier et expliquent leur décision.

Une yourte en plein hiver photo
Certaines personnes font le choix d'aller habiter dans un logement singulier.
Temps de lecture 6 minutes

Ils dorment, mangent et rêvent dans une yourte, sur un bateau et dans un mobile-home. Ils ont entre 30 et 70 ans. Tous ont un jour vécu dans un appartement, travaillé dans une entreprise. Mais pourquoi donc ces trois familles ont-elles quitté leur bâtisse douillette au profit d’une habitation plus rudimentaire? «Afin de vivre plus proche de la nature», «pour nous sentir libres», «pour faire d’un rêve une réalité», nous ont répondu, Nathalie, Simon, Dany, Catherine, Jean-Pierre et Ida.

Loin des idées reçues, ces habitants «hors normes» se défendent de rejeter la société dans laquelle ils vivent.

Ils ne se sentent d’ailleurs pas différents mais disent «avoir un jour, fait ce choix de vie».

Sont-ils nombreux, dans notre pays, à avoir pris cette décision?

Un phénomène difficile à chiffrer

En Suisse, peu d’études ont été réalisées sur le sujet et les statistiques manquent. Cela pour une bonne raison: la plupart des personnes vivant de manière «non conventionnelle» déposent leur adresse chez un membre de leur famille ou chez des amis. Ils échappent ainsi, en grande partie, aux contrôles des autorités.

Dans son recensement fédéral de la population 2000, l’Office fédéral de la statistique (OFS) a néanmoins comptabilisé quatre mille cinq cent trente occupants d’«habitations de fortune». Soit, selon la terminologie de l’OFS: des «habitations mobiles ou provisoires (p. ex. Caravanes, roulottes, baraques, comptoirs de vente) occupées en permanence ou servant d’établissement». Il s’agit là d’un chiffre basé sur un relevé structurel où la population devait répondre à des questions, notamment sur le logement. C’est pourquoi il est à prendre avec des pincettes.

Dans une plus large mesure, au niveau européen, une enquête a pu mettre le doigt sur l’augmentation des «néo-nomades». Il s’agit, par exemple, de travailleurs saisonniers. Ceux-ci utilisent leur caravane, ou leur camion aménagé, pour habiter sur leur lieu de travail au fil des saisons (stations de ski en hiver, vendanges, stations balnéaires).

Maîtriser son cadre de vie

Si le phénomène est difficilement chiffrable, il n’en est pas moins ancien.

Il y a une tradition de modes de vie alternatifs

qui remonte notamment aux communautés hippies des années soixante ou encore aux mouvements squats nés dans les années septante, commente Luca Pattaroni, maître d’enseignement et de recherche et docteur en sociologie au
Laboratoire de sociologie urbaine (LASUR) de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Ils cherchaient à retrouver une certaine maîtrise de leur cadre de vie, mêlant revendications politiques et sociales ainsi que, pour une partie, une volonté de se rapprocher de la nature.»

Il est difficile d’établir des généralités. Chaque individu a son histoire, ses rêves, son parcours de vie. Il y a également une part de hasard: un divorce, un voyage ou encore une émission de TV ont été des déclics pour nos trois familles. «Et aujourd’hui, nous ne retournerions pour rien au monde dans un appartement.»

Témoignages

«Nous aurions de la peine à vivre autrement»

Nathalie, Simon et Azade vivent dans une yourte photo.
Nathalie, Simon et Azade vivent dans une yourte.

Un mirage? Non, nous ne sommes pas dans les steppes mongoles, mais bel et bien dans la campagne romande. Nathalie, 32 ans, Simon, 33 ans, et Azade, 2 ans, vivent dans une drôle de construction blanche
et ronde. «Habiter dans une yourte s’est fait très naturellement, raconte Nathalie enceinte de huit mois. Aujourd’hui, nous aurions de la peine à vivre autrement.»

Le couple a pourtant logé de nombreuses années dans un appartement à Genève. Psychomotricienne et horloger de formation, ils décident, en 2007, de tout quitter pour arpenter le monde. Ils ne rentreront que trois ans plus tard. «A notre retour, ma sœur nous a parlé d’un job de berger. On a été engagés et on a adoré», relate Simon. Puis Nathalie ajoute: «L’hiver qui a suivi, nous avons vécu dans une caravane. Notre voisin avait une yourte. Cela a été le déclic.»

Depuis, la famille vit l’hiver dans cette construction de sept mètres de diamètre et l’été à l’alpage. «Nous l’avons fabriquée de A à Z», souligne Simon. Et le résultat est bluffant: la pièce unique de 36 mètres carrés
est éclairée par un grand puits de lumière donnant ainsi une atmosphère douce et chaleureuse. L’électricité ainsi que le Wi-Fi prouvent que le couple ne rejette pas la modernité. «Nous ne nous sentons pas marginaux», sourit par ailleurs
Nathalie qui rêverait de construire un village… de yourtes.

«C’est comme être en vacances toute l’année»

Dany et Catherine vivent sur un bateau photo.
Dany et Catherine vivent sur un bateau.

«On va où on veut, quand on veut», s’amuse Dany, 64 ans, à bord du Carillon de Pierre, amarré ce jour-là au port d’Ouchy. A ses côtés, sa femme, Catherine, 58 ans renchérit, hilare: «On a une liberté de mouvement totale. Et quand on va voir la famille… on prend la maison avec nous!» Le couple, accompagné de leur chien Virgule, vit ainsi toute l’année sur un bateau à moteur de 20 tonnes sur les eaux du lac Léman.

L’aventure a commencé il y a douze ans. «Au début, c’était pour des raisons financières, explique Dany, ancien grutier aujourd’hui à la retraite. Je venais de divorcer et je possédais un petit bateau. J’ai rencontré Catherine un an après. Nous avons décidé d’acheter quelque chose de plus grand pour y vivre tous les deux. C’est devenu un vrai choix de vie.» Depuis, le couple vogue de port en port au gré de ses envies. Pour Catherine, ancienne pêcheuse professionnelle: «Vivre sur un bateau c’est comme être en vacances toute l’année.» «Pis allez trouver un appartement avec vue sur le lac et pas de voisins pour 800 francs par mois», renchérit en souriant son mari.

Pour qui a le pied marin et pas peur de l’humidité, leur habitation n’a effectivement rien à envier à un studio en ville: la surface au sol compte une cinquantaine de mètres carrés. Une pièce à vivre conviviale entourée d’un coin cuisine, d’une petite salle de bains et deux chambres se trouvent dans la cabine. En haut, deux grandes
terrasses aménagées permettent au couple de plonger «dans la plus grande baignoire du coin», rigole Dany.

«On s’invite les uns chez les autres»

Jean-Pierre et Ida vivent au camping photo.
Jean-Pierre et Ida vivent au camping.


Pour Jean-Pierre, 64 ans, et sa femme Ida, 63 ans, tout commence après le visionnage d’une émission TV en 2010. Le couple se met alors à rêver devant son écran, bien installé, dans un appartement à Sion. «On a vu des gens qui vivaient à l’année au camping des Brenets dans le canton de Neuchâtel et on a adoré. Nous sommes ensuite allés plusieurs fois visiter et cinq mois plus tard nous achetions notre mobile-home», raconte le retraité, ancien employé de commerce.

C’est donc à deux pas de la France, dans un camping qui surplombe un joli petit lac, que Jean-Pierre et Ida décident de construire le «Lorani» – contraction de Laurent et de Stéphanie, les prénoms de leurs enfants. «La région est superbe. En plus, nous avons l’impression d’être tout le temps en vacances», déclare Jean-Pierre.

Il relève par ailleurs l’ambiance conviviale du lieu. Aussi, une cinquantaine de familles vivent dans ce camping à l’année. «On se retrouve le matin au restaurant pour boire le café. L’été on s’invite les uns chez les autres, explique-t-il. A Sion, nous vivions dans une tour de huit étages et on connaissait à peine nos voisins!»

Bien installé dans les quelque 60 mètres carrés de leur mobile-home, le couple ne voit aucun inconvénient à vivre dans un camping. «Nous sommes des personnes normales dans un environnement spécial», conclut malicieusement Jean-Pierre.

Texte: Emily Lugon Moulin

Photographe: Loan Nguyen