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25 février 2013

«Mon métier, c’est un long concubinage avec la mort»

Même s’il est étiqueté cancérologue des stars – c’est lui qui a soigné le sculpteur César, le réalisateur Roger Vadim et l’éditrice Anne Carrière –, le professeur David Khayat a des états d’âme, comme il le confesse dans son dernier livre «De larmes et de sang». Rencontre à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris.

Portrait de David Khayat
Pour l’oncologue, partager son expérience est 
aussi le moyen 
de mieux supporter 
la dure réalité de cette maladie.

Dans votre service aboutissent souvent les cas les plus désespérés, vous côtoyez des gens gravement malades, parfois en fin de vie… C’est un sacerdoce, pas un métier!

C’est plus qu’un sacerdoce, c’est une vocation et un sacrifice. Et un vrai concubinage avec la mort. En trente-deux ans d’exercice, combien de mes malades, qui sont devenus mes amis, ai-je perdus? Et combien de mes amis, qui sont devenus mes malades, ai-je perdus aussi? C’est juste terrible!

Comment survit-on à ces épreuves?

Soit on va se payer un bon psychanalyste, soit on fait des livres. Moi, j’ai choisi d’écrire pour sortir ces histoires de cancer de mon cœur, de ma tête, de ma mémoire. J’ai encore d’autres exutoires: les vins, la gastronomie… En fait, le seul moment où je ne pense vraiment plus du tout à rien, c’est quand je cuisine. D’où mon embonpoint sans doute.

On ne s’habitue donc pas à voir ses patients souffrir, se dégrader, mourir?

Non, on ne peut pas, c’est impossible! Parce qu’ils ont tous des visages différents, des voix différentes, des odeurs différentes, des biographies différentes, des entourages différents... Ce n’est pas vrai que les malades se ressemblent, c’est à chaque fois un autre être humain qui meurt, qui souffre. La mort lente est une véritable torture. Un malade m’a dit un jour: «Moi, le cancer, il m’a tué avant qu’il ne me tue vraiment.» C’est vrai! Parce que ce mot vous tue déjà un peu, que les traitements terriblement agressifs vous tuent encore et que les échecs vous enlèvent l’espoir. Le cancer vous prend tout ce qui vous permettait de vivre – condition physique, espérance, naïveté… – pour ne vous laisser que la perspective de la mort, sans aucune autre issue.

La gentillesse est nécessaire dans ma façon de voir mon métier.

Ces expériences vous renvoient aussi à votre propre finitude. Ça vous angoisse?

Terriblement, oui. Nous sommes à la fois les derniers remparts contre la mort et les derniers témoins de la mort. Aujourd’hui, en France, 85% des gens meurent dans les hôpitaux. Donc, les seules personnes qui côtoient la mort, ce sont les gens comme moi. Sauf que moi, je la vois puissance vingt, je la vois tous les jours. C’est usant et ça vous renvoie à votre propre mort et à celle de tous les êtres que vous aimez: vos enfants, votre femme, tout le monde...

Vous arrive-t-il de douter, d’en avoir marre au point de vouloir tout plaquer?

Probablement tous les matins! C’est récent, c’est l’accumulation de toutes ces souffrances, ce n’était pas comme ça au début de mon parcours. Il y a encore dix ans, je partais en criant victoire. Ensuite, vous accumulez les échecs et à un moment donné ça devient dur.

Chaque patient représente un cas particulier aux yeux de David Khayat.
Chaque patient représente un cas particulier aux yeux de David Khayat.

Qu’est-ce qui vous fait avancer alors?

Le sens du devoir. La passion pour ce métier. Tous ces malades qui attendent, qui s’accrochent à vous. Et il y a aussi les nouvelles découvertes, les guérisons inattendues, heureusement. Or, dans cette cancérologie de l’extrême que j’exerce, quand elles arrivent, ces victoires, elles ont d’autant plus de saveur. Pourquoi traiter tous ces cancers du pancréas, par exemple? Pourquoi continuer de la chimio sur ces malades-là, puisque ça ne donne en principe pas de résultats? Parce que de temps en temps, cela marche! C’est ce qui habite un cancérologue comme moi: je ne vais pas regarder les neuf cas où ça n’a pas fonctionné, je vais me garder dans la tête l’image du type chez qui ça a marché, et c’est ça qui me donne l’espoir!

Vous avez grandi dans un milieu judéo-tunisien. Vos convictions religieuses d’alors ont-elles résisté à votre pratique de la médecine? Autrement dit, croyez-vous toujours en Dieu?

Récemment, on était quelques amis autour d’une table et un des convives a dit: «Comment peut-on croire en Dieu après la Shoah?» et j’ai répondu: «De vous tous, le seul qui voit une Shoah au quotidien, c’est moi!» J’ai peut-être vu mourir 10 000 malades dans ma vie, c’est une petite ville entière qui est rasée. Est-ce que je crois en Dieu malgré ça? Je suis schizophrène sur la question: le juif tunisien qui va manger un couscous, il croit en Dieu; le scientifique qui se bat tous les jours contre la maladie, lui, il ne sait pas trop... Mais il s’interdit d’être moraliste.

Je ne sais pas comment je me comporterais si j’étais touché par un cancer.

Pour les malades, Dieu, c’est vous!?

Les gens viennent vous voir en dernier recours, en se disant que vous êtes le seul à pouvoir les sauver. C’est vrai que ça ressemble beaucoup à l’image d’un dieu. Alors, toute ma démarche consiste à leur faire comprendre que je ne suis pas le bon Dieu. En fait, je suis un cancérologue comme les autres. Franchement, je ne dis pas ça par fausse humilité: quelle arme aurais-je que les autres n’ont pas? Je ne possède pas la chimio miracle cachée au fond de ce placard! Je prodigue à mes malades les mêmes traitements que les autres thérapeutes.

On fournit autant de vérité que le malade souhaite en savoir.

Vous êtes aussi l’oiseau de malheur, le porteur de mauvaises nouvelles. Un rôle ingrat et pas facile à assumer…

Oui! Vous cherchez désespérément les mots, vous essayez de savoir si votre regard va avec les mots, si les mains posées sur la table vont avec le regard qui va avec les mots. Car le patient regarde tout.

Comment annoncez-vous le cancer à vos patients? Vous ne leur dites rien que la vérité?

Le plus gentiment possible, en leur donnant de l’espoir avec. On fournit autant de vérité que le malade souhaite en savoir. Le respect, c’est ça, c’est de ne pas répondre à la légère à aucune de leurs interrogations.

Et que proposez-vous aux patients qui ne peuvent plus s’attendre à une guérison?

Des traitements. On peut, pour l’immense majorité d’entre eux, les prolonger de plusieurs années, tout en maintenant une très bonne qualité de vie.

Quand on a été formé comme vous à sauver des vies, ne risque-t-on pas de s’acharner sur un malade et de nuire à sa qualité de vie?

Evidemment. Mais heureusement, sur l’ensemble des malades, c’est très rare. Mais quand ça arrive, il faut vivre avec.

Parfois, vous administrez un médicament expérimental à vos patients arrivés à bout de course. Comment pouvez-vous faire cela, sachant que cet essai peut amener davantage de souffrance et peut-être même une mort prématurée?

Quand vous avez une formation universitaire, vous portez une double responsabilité: individuelle vis-à-vis du malade, et collective vis-à-vis de la communauté, de faire avancer la science et trouver des solutions à des maladies graves. Or, ces deux responsabilités s’opposent.

Mais ce qui vient apporter la clef à cet antagonisme, c’est l’altruisme du patient qui sait, même s’il a un petit espoir, qu’il y a très peu de chances que ça marche.

A l’inverse, avez-vous déjà été tenté d’aider une personne condamnée à passer de vie à trépas, à la délivrer de son calvaire?

Bien sûr, mais c’est quelque chose dont je préfère ne pas parler. C’est quelque chose qui doit rester dans l’intimité de la relation entre un médecin et un malade.

Ce n’est pas évident de lâcher prise, de laisser un homme ou une femme s’en aller. Vous écrivez d’ailleurs: «Les derniers jours sont très difficiles à vivre, car nous, médecins, nous disons adieu en faisant semblant de dire au revoir.»

Personne n’est dupe. Ce n’est pas un mensonge, c’est l’apparence d’un mensonge, ce sont les mots qui maquillent une vérité partagée: je sais que mon patient va mourir, et lui, il sait aussi qu’il va mourir. En fait, tout le monde se ment. Je ne dis pas que c’est mal, mais c’est la vérité. Le malade sait qu’il va mourir, mais, pour protéger les gens qu’il aime, il fait comme s’il ne le savait pas. Les proches font de même pour protéger le malade. Et le médecin fait pareil pour protéger le malade et la famille. Ça arrive qu’on mette clairement la mort sur la table, mais la plupart du temps il y a un mensonge, un mensonge par amour, un mensonge de pudeur.

Vous êtes un gentil médecin?

La gentillesse est nécessaire dans ma façon de voir mon métier. Pour compenser la violence de la maladie et des traitements. Tous les mots que je prononce sont d’une méchanceté terrible: c’est chimio, amputation, rayons, brûlures, perte de cheveux, rechute, métastases, cancer… Pour les rendre supportables, il faut essayer de mettre de la gentillesse avec. La gentillesse, c’est pour le respect de moi-même et pour l’amour de mes patients.

Auteur: Alain Portner

Photographe: Julien Benhamou