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19 août 2013

«Mon principal handicap? Etre suisse»

Briguant, comme cinq autres candidats, la succession de Jacques Rogge à la tête du CIO, le juriste neuchâtelois Denis Oswald connaît la maison comme sa poche. Tour d’horizon en attendant le verdict du 10 septembre à Buenos Aires.

Denis Oswald dans son jardin
Denis Oswald
 propose quelques changements aux JO, notamment en ce qui concerne
 le nombre de 
disciplines retenues et l’organisation des contrôles antidopage.

Qu’est-ce qui vous attire dans la présidence du CIO: le prestige ou le pouvoir?

Ni l’un ni l’autre. Plutôt la possibilité de faire avancer le mouvement olympique dans le sens qui doit être le sien: les valeurs du sport, l’intérêt de l’athlète, dont on s’est un peu écarté, surtout dans certaines disciplines victimes de leur succès. Je viens de l’aviron, où ces valeurs précisément sont encore très fortes.

N’empêche, en matière de JO rien ne semble arrêter la course au gigantisme et à l’argent...

Plus il y a d’argent, forcément plus il y a de dérives. Mais la commercialisation n’est pas un mal en soi.

Quels sont vos principaux atouts par rapport aux autres candidats?

Une connaissance du mouvement olympique comme peu en ont. Je suis membre du CIO depuis 1991, et j’ai occupé toute une série de postes différents, dont deux fois la direction de la commission de coordination des jeux, à Athènes puis à Londres. J’ai toujours été considéré comme un conciliateur, et c’est important: entre les différentes composantes – les fédérations, les comités nationaux olympiques, le CIO lui-même - il n’y pas toujours des intérêts convergents. Je suis aussi reconnu pour mon intégrité.

Et vos handicaps?

Le fait d’être suisse. Je n’y pensais d’abord pas trop mais je me rends compte que c’est bien réel. Et peut-être l’âge, même si parmi les candidats nous sommes tous assez proches. Mais si j’avais trois ou quatre ans de moins, ce serait mieux.

En quoi le fait d’être suisse représente-t-il un inconvénient?

La Suisse a déjà beaucoup: le siège du CIO et de nombreuses fédérations.

la flamme olympique
Denis Oswald: "Le dopage est plus implanté dans certains pays et sports que dans d'autres" (Getty Images - Odilon Dimier)

L’histoire récente des candidatures suisses justement à l’organisation des Jeux est plutôt désolante...

Désolante oui mais surtout de notre part. Sion est la seule candidature qui soit allée au bout du processus. Avec celles de Berne, de Lausanne, et des Grisons, ce sont nous les Suisses à chaque fois qui avons décidé de ne pas le faire. Ce n’est pas le CIO, ce ne sont pas les autres qui nous ont dit, on ne vous veut pas. A part le cas de Sion, nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes.

Comment expliquer cette réticence suisse aux JO?

Par une sorte de timidité, de peur de l’avenir, de peur de prendre des risques. On trouve que cela coûte beaucoup d’argent, mais on oublie que ce sont des investissements. Une partie des fonds auraient servi, dans le cas de la candidature grisonne, à moderniser par exemple les chemins de fer rhétiques, à améliorer des routes. Les villes investissent à l’occasion des jeux, mais elles investissent souvent dans des domaines où elles devraient le faire de toute façon. Outre les investissements, le budget opérationnel des villes organisatrices est entièrement financé par des fonds privés - les droits de télévision, le sponsoring, etc. C’est un budget depuis des années qui est toujours équilibré ou qui même laisse un petit bénéfice – dans le cas de Londres par exemple.

Toutes les candidatures ne s’en sont pas aussi bien tirées...

Le problème c’est de savoir ce qu’une ville veut faire. Pour reprendre le cas de Londres, il existait depuis longtemps le projet de rénover l’est de la ville, très délabré. Le maire Ken Livingstone m’a expliqué lui-même que le sport ne l’intéressait pas, mais qu’il savait que les jeux étaient le seul moyen de faire passer politiquement ce plan de réhabilitation gigantesque. Ils ont investi 9 milliards, et cela a eu un effet boule de neige, avec de nouveaux quartiers qui se construisent, le prolongement de la ligne de métro, la construction du plus grand centre commercial d’Europe, d’une nouvelle gare etc. Les jeux ont été le moteur de tout cela, l’argent dépensé n’a pas servi qu’aux quinze jours de compétitions.

Faut-il changer le mode de désignation des villes, qui donne lieu souvent à des contestations et des soupçons de corruption et de favoritisme?

Il y a eu c’est vrai, parfois, des tentatives de corruption, mais rien d’avéré, à part Salt Lake City. Et encore, c’était du genre: ah, votre fille fait des études, mais vous savez qu’ici à l’université de l'Utah nous pouvons vous avoir des bourses?

Etes-vous partisan d’augmenter encore le nombre de disciplines olympiques?

Nous avons plutôt atteint une limite. Surtout si l’on souhaite que d’autres villes, d’autres pays puissent organiser les jeux, et pas forcément toujours les plus riches. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille forcément rester avec les 28 sports actuels. Des nouvelles disciplines sont apparues qui renouvelleraient avantageusement le programme, attireraient une jeunesse parfois rebutée par des épreuves classiques paraissant un peu ringardes. Bref il faudrait regarder si certaines disciplines actuelles ne pourraient pas être remplacées par d’autres.

Par exemple?

En gymnastique rythmique, toutes les médailles sont réparties entre trois pays - la Russie, le Belarus, l’Ukraine - et très peu de nations pratiquent ce sport à un haut niveau. On pourrait se demander s’il a encore sa place aux Jeux ou s’il ne faudrait pas l’éliminer au profit par exemple du skateboard.

Pourquoi critiquez-vous la façon de procéder de l’Agence mondiale antidopage?

Des sommes considérables sont dépensées mais il n’ y a que 3% de résultats positifs qui apparaissent dans les tests et cela me parait malheureusement inférieur à la réalité.

Le dopage, dit-on, a toujours un coup d’avance…

C’est de moins en moins vrai. Le temps nécessaire pour qu’un nouveau produit devienne détectable s’est énormément raccourci. S’il semble y avoir beaucoup plus de cas, c’est surtout qu’il y a beaucoup plus de cas qui sont découverts. Aux derniers jeux plus de 5000 contrôles ont été effectués, pratiquement chaque athlète a été contrôlé. Nombre d’athlètes aussi ont renoncé à participer, prétextant des blessures mais on savait que c’était parce qu’ils avaient été contrôlés positifs dans leur propre pays.

Le phénomène des paris sportifs truqués commence à pourrir le sport et pas seulement le foot…

C’est une grande menace, peut-être encore plus que le dopage: quand ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent parce que quelqu’un a décidé que quelqu’un d’autre devait gagner, on atteint à la négation même du sport. La difficulté, c’est que ces opérateurs de paris sont tenus par le crime organisé: les cas sont découverts lors d’écoutes concernant des réseaux de drogue ou de prostitution. On a donc affaire à forte partie. Au niveau national la lutte est mal organisée, des pays n’ont simplement pas de législation appropriée – dont la Suisse.Le mouvement sportif à lui seul ne peut pas faire grand-chose, on ne peut que dénoncer ce qu’on apprend…

Qu’est-ce qui fait la valeur d’une victoire olympique, que les athlètes - et le public - semblent placer au-dessus de toute autre?

La rareté, le fait aussi que ce soit une manifestation ancrée dans l’histoire. Avec cette particularité de réunir tous les sports sous un chapiteau commun, avec les mêmes récompenses. On touche ici à la quintessence du sport: 204 pays, des langues de toutes sortes, des gens de tous horizons, de toutes disciplines. Bref une expérience extraordinaire pour les athlètes qui donne un relief particulier aux résultats.

Auteur: Laurent Nicolet