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26 janvier 2015

«La Loterie Romande représente une grande responsabilité»

Jeux illégaux et jeux en ligne, fiscalité, paris sportifs... En plein débat sur la révision de la loi sur les jeux d’argent à Berne, Jean-Luc Moner-Banet, directeur général de la Loterie Romande, dresse un état des lieux.

Jean-Luc Moner-Banet portrait
Jean-Luc Moner-Banet, directeur de la Loterie Romande, dresse un état des lieux de la galaxie des jeux.

Qu’est-ce exactement que la WLA, dont vous venez d’être réélu à la présidence pour deux ans?

Un acronyme pour World Lottery Association, qui a son siège à Bâle et à Montréal. Dans le monde entier, le même modèle existe: des loteries qui ont soit un monopole, soit une licence de l’Etat. La nécessité de réguler et d’organiser les jeux d’argent est un principe à peu près universellement reconnu. Il y a quelques décennies a germé l’idée d’un organe faîtier regroupant quelque 150 loteries d’Etat organisées avec une certification commune. La WLA les représente aussi auprès de partenaires globaux comme l’OMC ou l’ONU ou dans le domaine du sport la FIFA ou le CIO.

Quel est le principal intérêt de votre nomination pour la LoRo?

Datant de 1937, nous faisons partie des loteries références dans le monde. Grâce à notre ancienneté, la petitesse de notre territoire, mais aussi en vertu de notre expérience. Cela dit, la Suisse n’est pas une île. Dans l’univers des loteries aussi, elle s’inscrit dans un contexte global et participer en tant qu’acteur et pas seulement spectateur à ce mouvement reste très important.

Avec la chute de l’euro, l’Euromillions est-il toujours attractif pour les Suisses?

Ce nom fait d’abord référence à l’Europe avant d’évoquer sa monnaie. Et puis ce qui fait le grand succès de ce jeu qui a fêté ses dix ans en 2014, c’est précisément le nombre de pays participants.

J’ai noté soigneusement la définition de la Loterie Romande: «Loterie officielle à but d’utilité publique». Une petite explication de texte?

D’abord officielle, parce que encore aujourd’hui il existe un important marché illégal. D’utilité publique: l’article 106 de la Constitution suisse pose clairement que l’exploitation d’une loterie ou pari sportif n’est autorisée que si les bénéfices sont entièrement dédiés au bien de tous.

On part donc du principe que l’être humain a besoin de jouer, et qu’il vaut mieux qu’il le fasse de manière encadrée?

Si vous voulez. On peut prendre la gestion du marché de l’alcool en analogie: la prohibition ne marche pas. Certains pays ont d’ailleurs tenté d’interdire le jeu d’argent et cela n’a fait que renforcer l’existence de jeux illégaux.

Et c’est grave?

Oui parce que

cela provoque une explosion de la criminalité et du blanchiment d’argent,

L’arrivée des casinos n’a-t-elle pas un peu troublé ce tableau idyllique?

Cela a indéniablement apporté une nouvelle donne. C’est le fait, en 1996, d’une décision populaire: l’ouverture du marché des casinos à des opérateurs privés. De notre côté, nous avons tenté de promouvoir le modèle de casinos d’utilité publique, et nous avons créé la Romande des jeux en ce sens. Malheureusement, cette licence ne nous a pas été accordée par le législateur. Cela dit, il faut rappeler que d’une certaine manière les casinos profitent quand même à l’utilité publique à travers les taxes qu’ils paient à l’AVS.

Du coup, surtout à l’heure d’internet et de milliers de sites de jeux plus ou moins légaux, ne faudrait-il pas libéraliser tout cela et abandonner notre modèle?

Surtout pas. De mon point de vue, rien n’est plus moderne que d’affirmer avec force qu’internet n’est pas une zone de non-droit. On le voit dans d’autres domaines comme la lutte contre la pédophilie ou le terrorisme: internet ne change pas l’organisation fondamentale de notre société. En matière de jeux d’argent, il faut donc le réguler.

Ce qui n’est, on le constate, pas simple…

On place des barrières et elles ne sont pas totalement étanches. Mais est-ce pour cela qu’il ne faut pas en mettre? Si la police n’arrête pas tous les criminels, se passe-t-on de police? Poser la question est y répondre.

Si je suis le conseil de Patrick Bruel et que je m’abonne à un site de poker en ligne, suis-je dans l’illégalité?

Non. En tant que joueur, vous n’êtes pas passible de poursuite. Selon la loi actuelle, l’opérateur non plus. Cela va changer avec la future législation qui devrait entrer en vigueur courant 2018.

La LoRo n’a-t-elle pas manqué d’anticipation face au raz-de-marée du poker en ligne?

Je ne crois pas. Nous l’avons vu venir, mais nous ne pouvons pas exploiter le jeu de poker, qui n’est pas une loterie. Pour l’instant, le Tribunal fédéral a estimé qu’il s’agissait avant tout d’un jeu de hasard, et l’interdit hors des casinos. Là aussi, la nouvelle loi le permettra.

On va revoir des arrière-salles de bistrots comme dans les films de mafieux?

Ce sera possible, mais en remplissant un certain nombre de conditions et de manière très contrôlée. Cependant, à mon avis, cette mode est déjà en train de passer. Tous les grands sites de poker en ligne sont d’ailleurs en déclin.

Vous citez le chiffre impressionnant de 300 millions de francs de manque à gagner. Un tiers du côté des jeux en ligne sur internet. Et les deux autres?

Grosso modo un tiers va du côté des jeux transfrontaliers. Avec la presque parité de l’euro, cela va s’accentuer. Aller jouer en France, en Autriche, en Allemagne ou en Italie est intéressant. Tous les jeux sont moins chers. En plus, et ce devrait être corrigé dans la future législation, les gains dépassant 1000 francs sont imposés chez nous. Pas chez eux. En principe, un citoyen suisse prenant son ticket d’Euromillions en France doit déclarer au fisc helvétique qu’il a gagné. S’il s’agit de 200 millions, et qu’il désire rester en Suisse, il le fait. Par contre, avec l’immense majorité des gains de quelques centaines ou milliers de francs, ne soyons pas naïfs: les gens ne les déclarent pas. La dernière partie de ces pertes correspond à un marché souterrain du jeu, ici en Suisse. Particulièrement dans les centres urbains et les endroits communautaires où les gens jouent en ligne à des sites de jeux de leurs pays d’origine.

C’est illégal?

Pas chez soi devant son ordinateur. En revanche, un opérateur qui démarche un café turc ou albanais en lui proposant de l’équiper et de partager les gains, cela est pénalement condamnable.

A propos de criminalité, pourquoi n’entend-on jamais parler de fraude aux tickets à gratter?

Il y a bien des tentatives, souvent un peu folkloriques. En 1998, à mon arrivée, je me souviens que sévissait un gang de mamies qui recollait les billets depuis leur EMS.

Mais nous n’avons jamais fait face à des grosses fraudes

Le revenu brut des jeux a été de 378 millions en 2013. C’est bien?

Dans une perspective à dix ans, nous sommes passés de 360 millions à 378 millions de francs. Cette stabilité existe parce que nous continuons d’avoir des jeux attractifs, comme ceux à gratter. l’Euromillions, le PMU ou les paris sportifs en plein développement. La seconde raison de notre succès pérenne, ce sont les quelque 2700 commerces qui travaillent avec nous et qui ont besoin de cette réussite. La LoRo représente par exemple 30% du chiffre d’affaires d’un kiosque moyen.

Toujours en 2013, vous avez redistribué 206 millions de francs à des projets et des manifestations sportives, culturelles et sociales. C’est impressionnant. Mais est-ce aussi moral vu l’origine de l’argent?

La Loterie Romande a le privilège d’être l’opérateur légal des jeux d’argent et de hasard. Ce privilège demande une grande responsabilité. D’abord nous appliquons un modèle d’utilité publique. Ailleurs, l’Etat prend souvent au passage une taxe. En France, 150 millions sur ces 206 iraient dans ses caisses. Notre système a créé une proximité avec la population. Au fond, l’argent joué par les gens revient aux gens, et cela se matérialise par 4000 à 5000 dons annuels en Suisse romande. Nous sommes aussi très actifs dans la prévention et le traitement du jeu excessif. Nous demeurons toujours sur un fragile équilibre entre attractivité et responsabilité, déterminé par ce que le politique et la société peuvent accepter.

Mais les paris sportifs ne représentent-ils pas un pied dans l’inconnu en matière de probité?

Certains pensent en effet que la LoRo ne devrait pas s’y frotter. Et que, comme cela, tout irait bien. C’est le contraire. Nous interdire les paris sportifs signifierait l’explosion du marché illégal. Il existe notamment une convention du Conseil de l’Europe, à laquelle j’ai participé, et qui a été ratifiée en septembre dernier à Macolin. Elle fixe des bases en matière d’éducation auprès des athlètes et leur entourage. Elle organise aussi des systèmes de détection. En tant qu’opérateur, nous pouvons détecter un match truqué. Je reviens de Bruxelles où il a été question d’établir un système de détection mondial et de partage de nos informations. Ni aujourd’hui ni demain le système ne sera infaillible. Cela ne l’empêche pas de renforcer sans cesse son efficacité.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Jeremy Bierer