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9 février 2015

Montagne et freeriders: liaison fatale

Le hors-piste a tué huit fois en un seul week-end. Faut-il accepter cette pratique ou sanctionner sévèrement les inconscients?

Des skieurs perdus en montagne photo
Chaque année, des skieurs prennent le risque de faire du hors-piste. (Keystone)

Chaque hiver, le même scénario se reproduit. L’attrait des pentes intactes entraîne les skieurs hors des pistes, souvent pour le plaisir, mais aussi parfois pour le pire. Et cette année, la neige a été particulièrement meurtrière: dix-huit personnes ont trouvé la mort depuis le début de la saison, dont huit en un seul week-end.

Faut-il refaire le triste décompte? Des membres du club alpin emportés par une avalanche au Piz Vilan dans les Grisons. Deux freeriders dans l’Oberland bernois, un autre dans le canton de Saint-Gall. Une jeune fille décédée quelques jours auparavant dans une coulée à Verbier...

Voilà le débat relancé. Et l’avalanche de questions qui s’ensuit: pourquoi les skieurs sont-ils prêts à prendre autant de risques, quand on sait que dans 90% des cas, les avalanches sont provoquées par les victimes elles-mêmes?

Le nombre de randonneurs à ski a quadruplé durant les trente dernières années. Le matériel se fait toujours plus performant: skis larges, sacs airbag, appareils de détection des victimes d’avalanches, accès facilité vers les plus hauts sommets. Autant de facteurs qui créent une fausse impression de sécurité. L’illusion de la maîtrise et de l’impunité.

Sans parler des stations qui jouent un double jeu, tenant d’un côté un discours de prévention et de l’autre affichant des images publicitaires de glisse en liberté.

Alors, que faire? Sanctionner les imprudents qui s’aventurent sur des itinéraires fermés? Amende salée, retrait de forfait, bannissement à vie de certains secteurs...Une politique restrictive, pratiquée en Californie et au Japon notamment, mais qui fait grimacer les professionnels de la montagne en Suisse.

Lesquels préfèrent miser sur l’information plutôt que l’interdiction. Responsabiliser les impatients qui ne prennent pas le temps d’étudier le terrain, la pente, la neige. Pour qu’ils apprennent que la montagne n’est pas un parc d’attraction. Mais un lieu sauvage où l’on peut rencontrer la mort.

«LA PRÉVENTION N'EST PAS ADAPTÉE. IL MANQUE UNE VRAIE FORMATION»

Dominique Perret, pionnier du ski freeride portrait.
Dominique Perret, pionnier du ski freeride.

La montagne a déjà tué dix-huit personnes cet hiver. Qu’est-ce que ce constat vous inspire?

Beaucoup de tristesse...Mais les messages de prévention ne sont pas adaptés, il manque une vraie formation. Il y a tout un discours hypocrite qui m’énerve. On vend aux gens du matériel sophistiqué, tout en leur disant que la montagne est dangereuse quand il neige et qu’ il ne faut pas faire du hors piste. C’est comme si on vendait des voitures 4x4 avec chaînes en disant aux conducteurs de ne pas sortir quand il neige...

La prévention n’est pas adaptée, dites-vous. Pourquoi?

Parce que l’offre des cours est misérable. On vous apprend à pelleter la neige et à sonder. Mais c’est trop tard! La vraie prévention consiste à étudier la qualité de la neige, l’orientation, l’ensemble des facteurs naturels et humains. Pour que les gens n’aient justement pas besoin d’utiliser le matériel de sauvetage. La prévention coûte moins cher que la réparation.

Mais est-ce que ce matériel très performant ne donne pas aussi l’illusion de la sécurité?

Bien sûr, ça pousse les gens à prendre des risques. Surtout quand on appelle un détecteur de victimes d’avalanches et un airbag «matériel de sécurité», alors que ce sont des objets de sauvetage! Mais le plus gros facteur de risques, c’est l’ignorance. Quand on a un niveau de connaissances très bas et du bon matériel, on monte le niveau de risques. Ce qu’il faut, c’est monter le niveau de connaissances.

Pourquoi ne pas simplement sanctionner le hors-piste?

C’est de la foutaise et c’est totalement inapplicable! Comment voulez-vous sanctionner des gens qui ne se rendent même pas compte qu’ils font une bêtise?

Mais quelle solution, alors?

Encore une fois, je pense qu’il faut une vraie formation de base. Je prépare justement un certificat international ISTA pour l’hiver prochain. Un cours, plaisant et ludique, qui s’adressera à tous les skieurs. Pour qu’ils comprennent la montagne, mais aussi quelles sont leurs motivations profondes. Car le problème n’est pas tant l’instabilié de la neige que le comportement du skieur, comment il prend ses décisions, gère ses envies et ses frustrations.

Auteur: Patricia Brambilla