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20 février 2012

Motivation virulente

Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Il y a des moments, dans une carrière de prof, où vous vous demandez ce qu’il adviendrait de votre équilibre mental sans la grâce d’un certain humour de distance et d’humilité, forme salutaire de l’autodérision. Oyez donc cette édifiante anecdote…

D’abord c’est Thibaut, 18 ans révolus, qui vient me demander de corriger sa «lettre de motivation», adressée à un bureau d’architectes où il espère obtenir une place de stage. Décontracté, peu bosseur mais rompu à l’exercice d’un minimalisme sagace, intelligent quand il ne se présente vraiment aucune échappatoire, Thibaut, comme tant d’autres, obtiendra sa maturité sans grand effort ni éclat, précisément parce que sans véritable motivation. En français, je peine à évaluer ce garçon discret, peu concerné par ce qui ressortit aux livres et à l’écriture. Or là, me dit-il avec une inhabituelle vivacité en déposant sa feuille sur mon pupitre, il s’est «donné à mort». Tiens tiens! Et je vais peut-être servir à quelque chose!

Sa lettre, dactylographiée, est correctement disposée sur la page. Le contenu, hélas, n’est constitué que de formules creuses glanées sur internet. Aucune personnalité ne s’en dégage. Encore moins d’intérêt pour l’architecture. Et quelle image de lui produiront ces six horribles fautes d’orthographe élémentaire? Thibaut se tortille, rigole un peu, semble approuver les suggestions que je note sur sa copie. «Bon, ben je vais devoir tout retaper, quoi», exhale-t-il en la reprenant, les épaules en ogive. Je lui suggère de me présenter le lendemain la nouvelle mouture, pour ultime vérification. Deux semaines passent. «Alors, cette lettre?» Il n’a même pas l’air gêné: «Ah, mais en fait j’avais pas trop le temps, alors je l’ai envoyée comme elle était.» «…Et vous avez reçu une réponse?» «Ouais, comme quoi ils veulent plus de stagiaires, ces blaireaux.»

Ensuite, ce même jour, et je vous jure que c’est vrai, voici le SMS que je reçois du mécanicien naval chargé de réparer mon canot: Désolé, bronchite virulante, vous rappelle semaine prochaine. Nouveau bip dix secondes plus tard: virulente! Quasi les larmes aux yeux, je l’appelle aussitôt pour le congratuler. Il en paraît étonné. «Les fautes dans les messages, m’explique-t-il, ça fait comme si je pouvais confondre des pièces dans un moteur. Et ça, tout le monde déteste.»

Penses-y, Thibaut.

Auteur: Jacques-Etienne Bovard