Archives
22 octobre 2012

Moustique tigre, frelon et autre ambroisie: gare aux intrus!

Les sales bêtes qui piquent et les vilaines plantes qui grattent ne se sont jamais aussi bien portées. Gros plan sur le boom des espèces invasives, véritable fléau économique et sanitaire.

Moustique tigre en train de piquer
Originaire d’Asie du Sud-Est, le moustique tigre s’est introduit en Europe il y a vingt ans en profitant du transport de pneus. Il est porteur d’agents pathogènes pouvant provoquer des maladies telles que le dengue. (Photo: Francesco Tomasinelli/Lighthouse/Okapia)

Les grandes ombelles de la berce du Caucase ont séduit les horticulteurs londoniens au XIXe siècle déjà, avant d’enthousiasmer les apiculteurs: hautes tiges, fleurs mellifères, la plante pas chichiteuse pour un sou avait de quoi nourrir des colonies d’abeilles. Mais la belle n’a pas tenu toutes ses promesses. D’abord invitée, elle a vite pris ses aises, a essaimé partout – ses graines flottent très bien. Bref, elle est devenue gênante, pour ne pas dire envahissante, puisqu’il est désormais impossible de stopper son expansion. Le pire: «Elle repousse la végétation indigène, accroît les dangers d’érosion le long des berges et cause chez l’être humain lors du toucher des brûlures douloureuses et difficiles à guérir», comme l’écrit Wolfgang Nentwig dans son ouvrage Espèces invasives (Ed. PPUR, 2012).

On a assez peu de solutions pour le moment.

L’exemple de la berce est loin d’être un cas isolé. On en trouve beaucoup des vilaines plantes et des sales bêtes qui nous pourrissent la vie. La Suisse compterait plus de mille espèces invasives, tous genres confondus, pour un total de 50 000. Et le projet de recherche Daisie recense plus de 6000 espèces de plantes et animaux exotiques, potentiellement problématiques, au niveau européen.

La faute à qui? «Le premier responsable est Christophe Colomb, qui a ramené rats et cafards au fond de son bateau», aime à rappeler Daniel Cherix, ancien conservateur du Musée de zoologie de Lausanne et auteur du récent ouvrage Mille milliards de pattes (Ed. PPUR, 2012). Mais ce sont surtout les échanges commerciaux, notamment avec la Chine ces trente dernières années, qui ont contribué à augmenter le nombre d’espèces invasives. «Comme la latitude et les températures sont à peu près les mêmes, les espèces peuvent facilement s’acclimater.» De même que l’intensification des voyages, qui permet aux insectes, bactéries, acariens et autres grains de pollen de revenir incognito dans les bagages. C’est le cas de la mineuse du marronnier, petit papillon brun comme la rouille, qui adore les transports publics et a profité des poids lourds pour quitter les Balkans et se répandre dans toutes les grandes villes, où il infeste les marronniers justement.

La chenille processionnaire agrandit son aire de répartition

Le réchauffement climatique a aussi sa part de responsabilité. Quelques degrés en plus ont suffi, par exemple, à la processionnaire du pin pour agrandir son aire de répartition de 50 kilomètres vers le nord en trente ans. Idem avec le Brun des pélargoniums, qui ne se contente plus de boulotter les bourgeons d’Afrique du Sud, mais s’attaque désormais à ceux de toute l’Europe, y compris de Suisse.

Bien sûr, il y a encore ces animaux introduits volontairement, souvent pour renflouer le gibier, comme le cerf Sika d’Asie et autre truite arc-en-ciel d’Amérique du Nord. Et toutes ces petites bêtes de compagnie relâchées dans la nature, du poisson rouge à la tortue de Floride, qui n’en finissent pas de semer le trouble dans les étangs. Sans parler de ces évasions indépendantes de l’homme, comme celle du raton laveur qui s’est fait la malle des fermes d’élevage à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Son joli minois masqué ne parvient pas à faire oublier qu’il est porteur de parasites, dévoreur d’œufs de cistudes et déprédateur de greniers.

Le raton laveur est porteur 
de parasites et dévoreur d’œufs de cistudes. Photo: Pietro Canali/SIME/Schapowalow)
Le raton laveur est porteur 
de parasites et dévoreur d’œufs de cistudes. Photo: Pietro Canali/SIME/Schapowalow)

Bien sûr, toutes les espèces exotiques ne deviennent pas forcément envahissantes. Certaines restent parfois très longtemps au stade de latence et soudain, sans que l’on sache toujours pourquoi, se réveillent et petit à petit deviennent invasives. Dès lors ces espèces, qui s’adaptent à un nouveau biotope, sont souvent plus rapides à se reproduire, puisqu’elles n’ont ni prédateurs ni concurrence. Et sont parfois porteuses de maladies, qui éliminent les espèces locales. Ainsi les écrevisses américaines, introduites volontairement pour renflouer les cours d’eau, sont en train de décimer les trois espèces locales en leur transmettant une méchante peste, sans en être elles-mêmes atteintes.

De quoi s’alarmer? «La situation peut être dramatique. L’éradication de certaines espèces coûte des millions de francs. Prenez le varroa, petit acarien qui affecte les populations d’abeilles. C’est un problème aux conséquences économiques et sociales qui touche toute l’Europe!» Sans parler des problèmes de santé, comme la tique qui, en se déplaçant localement, augmente le nombre de cas de maladie de Lyme. Ou l’ambroisie, venue clandestinement d’Amérique du Nord, qui a un potentiel allergène dix fois plus élevé que les autres pollens connus.

Ces migrations modifient les écosystèmes et nuisent aux espèces indigènes. Que faire? «On a assez peu de solutions. Mais, depuis dix ans, il y a une prise de conscience qui s’est faite. On a établi des listes noires, manque encore la législature», constate Daniel Cherix. Qui conseille d’ouvrir l’œil et d’amener les espèces suspectes dans les musées de zoologie pour identification. La prochaine calamité? Ce pourrait bien être le frelon asiatique!

Auteur: Patricia Brambilla