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16 septembre 2013

Le peintre du temps et des lumières

Il allume les villes et s’amuse avec les toiles. Muma, artiste à la fois engagé et farceur, est un talent à redécouvrir. Le temps d’une expo à Lausanne.

Muma pose dans son atelier
Muma: Muma: «Mon attitude se renouvelle en permanence.»

On le connaît surtout pour ses installations de bougies en plein cœur des villes. Ces milliers de lumières qu’il sème sur le pavé, à Barcelone (voir encadré), Vallauris, au Musée national suisse de Prangins, et là, cet été encore, à Cernier (NE). Mais Josep Maria Soler, plus connu sous le nom de Muma, est un artiste solaire à plus d’un titre. Solaire par les feux silencieux qu’il allume bien sûr, mais aussi par sa peinture pleine de malice et surtout par son regard, aussi pétillant que son sourire.

Installé dans dans la verdure lausannoise, l’artiste catalan, 56 ans, fait partie de ces gens habités, qui vous accueillent comme une aubaine. Pots de peinture, dessins d’enfant sur les murs, thé mandarin. Posées sur le sol, une cinquantaine de toiles qu’il exposera à la Galerie de l’Univers à Lausanne.

Car il tient aussi le pinceau, Muma. Il peint comme il pense. Un mélange de spontanéité à la Pollock, fouillis d’arbres et de points, taches qui explosent en bouquets où perce souvent la lumière. Et de graphisme maîtrisé, détaché, où s’invitent des silhouettes connues: Alberto Giacometti, Robert Walser ou Nietzsche…

Je fais du nomadisme artistique. Je n’ai pas de style particulier, mais une attitude qui se renouvelle en permanence.

On ne peut plus rien inventer, alors je joue avec ce qui est.» Avec malice et ironie, comme le soulignent ses titres, trouvés toujours à la fin de l’œuvre. Ascension hivernale au Mondrian pour une toile quadrillée noire et blanche avec son personnage esseulé. Ou Le Robinson post-moderne avec son Freitag, être perdu dans une immensité pâle, qui dit si bien la solitude contemporaine malgré tous les gadgets de la technologie.

La peinture est mon jardin secret, c’est un endroit où toute mon intimité galope. Je suis un penseur d’images philosophiques.

Une petite famille virtuelle et drôle

Conscience du temps qui passe. Chaque tableau a son agenda, série de dates auxquelles l’artiste y a travaillé, et ses signatures. Ne cherchez plus Muma, mais Croûton l’Ancien, Signa Tura ou R. Tartamutt… «Ce sont mes assistants virtuels, comme une petite famille autour de moi, qui m’aide à supporter la pénibilité du métier.»

A la fois dedans et dehors, puisqu’il est artiste et historien d’art en même temps. Distant et totalement impliqué, avec ce regard critique forgé dans l’enfance déjà: la dictature franquiste, scènes de rue, manifestations réprimées, abus de pouvoir. «Ça m’a donné une attitude face à la vie. Je suis devenu engagé, sensible, méfiant face aux autorités. Je lis énormément les journaux, mais d’une façon particulière, entre les lignes, pour savoir ce qui n’est pas dit.»

Petit, au milieu de ses dix frères et sœurs, il rêve beaucoup, mais ne voit pas à quoi il aurait pu servir dans ce monde:

«Peut-être que je suis devenu artiste par élimination.»

Il s’essaie d’abord à la musique, mais ce «têtu acharné, pas doué du tout», finit par laisser tomber l’orchestre pour partir seul sur son vélo de Barcelone jusqu’à Katmandou.

Il a 27 ans et besoin de faire le point dans sa tête. Alors, il pédale 125 km par jour, cheveux au vent. Finit par atterrir à Pokhara, au Népal, en plein festival hindouiste. Première rencontre avec les bougies, déposées partout dans cette ville en friche.

Je me suis senti tellement dans le monde, moi qui étais une balle perdue.

De ces seize mois de voyage, il revient, réconcilié avec lui-même et enrichi d’une épouse, rencontrée en Suisse. Il s’installe à Lausanne, publie un livre et réalise qu’il n’a pas les moyens intellectuels de ce qu’il veut dire. «Je ne pouvais plus être un dilettante, surtout de la pensée.» Il s’inscrit à l’Ecole d’art à Lausanne, passe sa licence en Lettres à l’Université. Et prend conscience de sa vocation d’artiste. «Les arts visuels m’ont semblé immédiatement naturels. Une mauvaise note s’entend tout de suite, alors qu’un trait de crayon à côté peut être très beau.

En peinture, la maladresse devient un atout.»

Une démonstration pacifique et silencieuse

Mais il n’a pas oublié les bougies. La flamme de Pokhara resurgit en 2003, quelques mois après le naufrage du pétrolier «Prestige» et durant la guerre en Irak. Muma allume alors sa première ville, après un an de préparation: ce sera Gérone, en Espagne. «Je ne voulais pas d’un manifeste intellectuel, mais une démonstration pacifique et silencieuse de démocratie directe dans la rue.»

Oui, ses «sculptures sociales» sont une forme de réflexion contemporaine, une façon d’exprimer l’indignation, et dont l’énergie humaine est le matériau principal. Une façon aussi de créer un sentiment d’appartenance autour du feu, «cette technique vieille de 400 000 ans, qui vibre avec le vent et nous parle de notre fragilité.»

Bougies, coups de pinceau, traits d’esprit. Il embrasse tout, s’amuse d’un rien et continue de «cracher sur la tête chauve des crétins». Avec élégance. «Je dis toutes les bêtises que j’ai envie de dire:

plus j’avance et plus je suis un enfant!

Photographe: Christophe Chammartin