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5 mars 2016

«La médecine ne peut pas soigner la société»

Responsable du programme «Contrepoids» aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), la doctoresse Nathalie Farpour-Lambert a fait de la lutte contre le surpoids le combat de sa vie. Un défi de taille lorsque l’on sait que l’obésité, en constante progression dans le monde, dépend en grande partie de l’environnement.

Nathalie Farpour-Lambert photo
Pour Nathalie Farpour-Lambert, si elle n’est pas freinée, la progression de l’obésité va entraîner une explosion des coûts de la santé en Europe.

En Suisse, un enfant sur cinq est en surpoids. Est-ce que cette proportion continuera d’augmenter à l’avenir sachant que le nombre de cas d’obésité à l’échelle mondiale a doublé depuis 1980?

La tendance est toujours à l’augmentation chez les adultes en Suisse et dans le monde. Et comme il y a un effet boule de neige – les mamans atteintes d’obésité donnent naissance à des enfants qui ont 50% de risque de devenir obèses eux-mêmes avant l’âge de 4 ans –, il est fort probable que nous ayons des difficultés à stabiliser cette épidémie. C’est ce qui se passe aux Etats-Unis, ils sont dans un cercle vicieux d’obésité et n’arrivent pas à en sortir.

D’où l’importance d’un dépistage et d’une prise en charge précoces de cette maladie chronique...Déjà même au cours de la grossesse?

Oui et idéalement même avant. C’est-à-dire prendre en charge des adolescentes ou des jeunes femmes dans le but qu’elles arrivent à un poids, le plus optimum possible, avant la grossesse. Dans ce cas-là, nous préserverions déjà beaucoup le capital santé et de la maman et de l’enfant.

Vous dites souvent qu’en matière d’obésité tout ou presque se joue avant six ans. Vraiment?

Peut-être suis-je un peu sévère… Mais les premières années de vie sont déterminantes. Un enfant atteint d’obésité avant l’âge de 6 ans a un risque élevé de le rester à l’âge adulte et de développer des maladies chroniques précoces comme les maladies cardiovasculaires ou le diabète. Le traitement peut freiner la prise de poids pendant la croissance, mais il est rare de passer du stade d’obésité au poids normal. Cela demande des années de prise en charge et, dès le moindre relâchement, il y a une augmentation de la prise de poids. Contrairement à ce que l’on pensait, le nombre de cellules graisseuses n’est pas fixe, mais il peut augmenter à tout âge. Et même après une perte de poids massive, le volume des cellules diminue mais pas leur nombre.

Outre les gènes, qui donc est responsable?

D’avoir médicalisé l’obésité fait que l’on en oublie peut-être la cause. Et la cause est dans la société, multifactorielle. C’est l’environnement qui influence les comportements des gens. Or, la médecine ne peut pas soigner la société. Depuis des milliers d’années, l’être humain est programmé pour économiser l’énergie, il va donc choisir la solution de facilité: le bus, la voiture, l’ascenseur, les plats tout cuisinés, le shopping en ligne, etc. Mais le problème aujourd’hui, c’est qu’il ne doit pas l’économiser, mais la perdre. Notre environnement a changé, pas nos gènes.

Chacun n’est-il pas responsable de son capital santé?

Oui, chacun est responsable. C’est, par exemple, le rôle des parents que d’empêcher leurs enfants de tomber d’une chaise ou d’une fenêtre, d’avaler un produit toxique ou des médicaments. Et donc aussi de leur offrir une alimentation équilibrée, de promouvoir l’activité physique et de leur procurer un environnement affectif sain. Tout cela dans la mesure du possible bien sûr…

C’est encore la faute aux parents...

Non, il n’y a pas de mauvais parents, juste des parents qui font ce qu’ils peuvent dans la situation où ils sont. Comme le problème est global, il faudrait mettre tout le monde autour de la table – les spécialistes de l’économie, de la politique, de l'industrie, de l’agriculture, de l’environnement, de l’éducation et de la santé – pour tenter de le résoudre. Parce que si l’on ne fait rien, on va droit dans le mur, tout le monde sera malade!

Et la facture sera salée…

En Suisse, les maladies non transmissibles, la plupart en lien avec l’obésité, représentent 80% de la totalité des coûts de la santé. Si l’obésité continue à progresser au rythme actuel en Europe, certains experts estiment que l’exercice se soldera d’ici à 2030 par une perte de 2% du produit intérieur brut annuel en raison des coûts directs ou indirects de l’obésité. Actuellement, il y a une dysbalance entre le commerce et la santé, c’est-à-dire que l’on favorise le premier au détriment du second. Mais à un moment donné, ça va coûter tellement cher à la société qu’il faudra bien refaire une pesée d’intérêts.

Comme le fait l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en pointant du doigt les sucres cachés?

C’est l’une des missions de l’OMS d’édicter des recommandations pour les pays sur la base des évidences, ça permet une prise de conscience. Aujourd’hui, 80% des aliments transformés par l’industrie contiennent des sucres ajoutés. Du coup, nous avons un apport de sucre beaucoup trop important. En Europe, on tourne sur une moyenne de 124 grammes de sucre ajouté par jour et par personne, alors que dans l’idéal il n’en faudrait que 25 grammes…

C’est d’autant plus inquiétant que le sucre a un fort pouvoir addictif...

C’est une question qui est très débattue sur le plan international. L’ingestion de sucre active notre système de récompense cérébral qui va procurer du bien-être, du plaisir, favoriser la relaxation, calmer les angoisses… Mais certains chercheurs disent qu’une vraie addiction implique un syndrome de sevrage lorsqu’on arrête. Et c’est vrai que le sucre ne va pas provoquer les symptômes aigus que l’on constate avec l’arrêt des drogues. Les experts en recherche animale affirment, eux, que c’est une addiction. Quand ils mettent un rat dans une cage avec deux biberons – l’un avec de l’eau sucrée et l’autre avec de la cocaïne –, il va plus souvent s’abreuver à… l’eau sucrée. Aujourd’hui, je vois quand même beaucoup d’enfants qui sont incapables de boire un verre d’eau sans qu’il y ait du sirop dedans.

Faut-il alors interdire les sodas à nos enfants ou bien taxer ces boissons sucrées comme l’a déjà fait la France?

Nous recommandons l’eau du robinet pour tous, surtout chez les jeunes enfants. En ce qui concerne la taxe, les experts en santé publique affirment que c’est probablement la mesure la plus simple et effective à appliquer. D’après des études anglaises, il faudrait des taxes d’au moins 20% pour obtenir l’effet escompté et ainsi réduire de 10% le taux d’obésité. Ce qui est tout simplement énorme! Mais cette mesure ne suffit bien sûr pas vu l’origine multifactorielle de l’obésité.

Et en matière de traitement du surpoids, a-t-on fait des progrès ces dernières années?

Un peu. Jusqu’à récemment, l'industrie pharmaceutique ne voyait pas d’intérêt financier à investir dans ce domaine. L’obésité faisait un peu partie de ce qu’on appelle les maladies négligées. Actuellement, on développe des médicaments qui réduisent l’appétit et la prise alimentaire. Ils ont été approuvés aux Etats-Unis et en Europe, et sont en cours de commercialisation. Les premiers résultats sont encourageants, mais seulement en complément avec une alimentation équilibrée, une activité physique régulière et un soutien psychologique. Aux HUG et à l’Hôpital de Sion, nous avons ouvert une nouvelle consultation «Contrepoids Famille», qui propose une prise en charge globale de tous les membres de la famille, et pas seulement de l’enfant. Nous leur apprenons à se comporter le mieux possible dans un environnement obésogène et favorisons leur bien-être. Les premiers résultats sont encourageants.

Les personnes souffrant d’obésité, en particulier les femmes, recourent de plus en plus fréquemment à la chirurgie bariatrique. Que pensez-vous de ces opérations qui consistent à réduire la taille de l’estomac?

Le nombre d’adultes opérés est en constante augmentation avec une perte de poids moyenne d’environ 30% quinze ans après la chirurgie (bypass gastrique). Mais ce traitement ne convient pas à tous. Il faut faire une évaluation rigoureuse et une préparation du patient en amont pour améliorer son mode de vie, son bien-être, son estime de lui, son environnement familial et professionnel.

Une telle intervention nécessite aussi un suivi médical, diététique et psychologique, non?

Ces opérations, c’est un peu comme les antibiotiques: on en prend cinq jours, on se sent bien, on jette la boîte et après les problèmes ressurgissent. Le suivi doit donc être maintenu pendant plusieurs années. Sinon, ces personnes risquent de souffrir de carences nutritionnelles et de reprendre du poids après l’opération. Parce que les cellules graisseuses sont toujours là, en attente, prêtes à être regonflées.

Il y a peut-être une alternative à la chirurgie qui se dessine et elle pourrait venir de notre flore intestinale, de notre «microbiote» comme disent les spécialistes…

Le microbiote fait partie intégrante de notre organisme. Il y a dix fois plus de bactéries dans notre intestin que de cellules dans notre corps. Elles jouent un rôle dans la digestion, la régulation de l’appétit, le métabolisme, l’inflammation et l’immunité. Certaines études montrent qu’une faible diversité bactérienne est associée à l’obésité. Donc l’idée est d’utiliser des probiotiques, c’est-à-dire des médicaments contenant des bactéries intestinales bénéfiques, pour combattre l’obésité. Nous savons aussi qu’adopter une alimentation riche en fibres produit un changement du microbiote en faveur de bactéries capables de réguler l’appétit.

De quoi envisager l’avenir avec optimisme?

J’ai envie d’être optimiste pour toutes ces personnes atteintes d’obésité qui souffrent, qui sont stigmatisées. Nous faisons peser toute la responsabilité sur elles, alors qu’il y a vraiment une responsabilité de la société dans son ensemble. Au final, je pense que ça va être comme la lutte contre le tabac: ça prendra des dizaines d’années, mais on arrivera à des résultats intéressants dans ce domaine-là également. Il y a encore du chemin à parcourir, mais j’ai bon espoir…

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: François Wavre/Lundi13