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14 mars 2016

Collectionneuse d’instants

Auteure d’un imposant «Dictionnaire de la photographie», directrice du Musée des beaux-arts du Locle, Nathalie Herschdorfer est un bourreau de travail qui s’est fait une place et un nom dans le monde du 8e art.

Nathalie Herschdorfer
L’historienne de l’art Nathalie Herschdorfer brille autant lors de ses travaux de recherche que sur le terrain.

Nathalie Herschdorfer vit avec ses deux filles Flore et Salomé sur les hauts de Lausanne, au dernier étage d’une maison tout en verre. «C’est mon ex-compagnon qui l’a dessinée, il est architecte.»

De ce nid d’aigle de 120 m2, elle peut promener son regard bleu pâle sur les environs, notamment sur les arbres qui ombragent la Vuachère, une rivière dont le clapotis parvient jusqu’à nos oreilles. «Ici, on est à la fois en pleine ville et dans la nature. C’est le lieu où je me ressource.» Et où elle travaille souvent aussi.

Parce que la directrice du Musée des beaux-arts du Locle et ancienne conservatrice au Musée de l’Elysée de Lausanne est une bosseuse infatigable, acharnée. Au point que sa vie se confond avec son labeur.

Mon métier, c’est ma passion. J’y consacre mes soirées et beaucoup de mes week-ends.

Pour mon entourage, c’est peut-être un peu trop, mais c’est cela qui me nourrit.» Sa seule respiration dans l’année: une semaine de yoga et d’ayurvéda en Inde. «Je sais, ça fait un peu cliché!»

Engagée aux quatre coins du monde

Cette quadra ne semble d’ailleurs jamais aussi heureuse que lorsqu’elle mène plusieurs mandats de front. Là, elle vient de vernir dans ses murs loclois un accrochage des premiers travaux d’Andy Warhol. Elle s’envole ces jours pour le Japon où une expo sur la photo de mode, qu’elle a montée pour le compte de la Foundation for the Exhibition of Photography (FEP), (lien en anglais) fait escale. Et elle trouve encore le temps de donner des cours à l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL) et d’écrire.

Le glouglou de la cafetière italienne interrompt pour un instant notre conversation. L’expresso a du caractère comme la maîtresse de maison. Ah oui, on parlait écriture... A son actif, une poignée de livres d’art, dont un récent «Dictionnaire de la photographie» publié en anglais chez Thames & Hudson et en français aux Editions de La Martinière. «Il sortira également bientôt en Chine et en Corée», se réjouit Nathalie Herschdorfer.

En 450 pages, 300 illustrations et plus de 1200 notices, ce pavé retrace 180 ans d’histoire de la photographie, de l’argentique au numérique. Il recense les principaux photographes, les procédés techniques, les courants, les publications marquantes, les institutions et galeries importantes.

Pour ce travail, j’ai pu m’appuyer sur mon réseau.»

Soit 150 experts et 80 chercheurs du monde entier qui l’ont aidée à venir à bout de cet ouvrage titanesque.

L’appartement, jusqu’ici aussi silencieux qu’une cellule monastique, est soudain envahi par le son tonitruant d’un morceau de rap, accompagné par le vrombissement d’un aspirateur. «C’est cela, de vivre sous le même toit que des adolescentes…» L’on comprend mieux pourquoi cette femme apprécie tant les trajets qu’elle effectue quatre fois par semaine entre Lausanne et Le Locle:

Ma voiture est devenue comme un espace de méditation, une bulle où je peux penser à mes projets.»

Une vision à long terme

Le Locle, justement. Pourquoi cette historienne de l’art à la renommée internationale a-t-elle quitté une institution-phare comme l’Elysée pour aller «s’enterrer» dans un petit musée de province? «Il y a eu une parenthèse entre les deux durant laquelle j’ai travaillé comme commissaire indépendante.

Et il se trouve qu’à un moment donné, j’ai eu envie d’avoir un lieu pour construire quelque chose sur la durée.

Ça coïncidait avec la mise au concours du poste que j’occupe aujourd’hui.»

Heureuse dans la capitale autoproclamée de l’amour?

J’y suis bien, oui. Le Locle n’est certes pas Londres, mais ici je jouis d’une liberté totale tant au niveau de la programmation que de l’identité artistique à donner à l’institution,

et je ne suis pas soumise à des impératifs concernant la fréquentation. C’est un luxe que m’envient mes collègues des grandes villes.»

Texte: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Matthieu Spohn