Archives
15 juillet 2013

Le «Neuchâtel» vogue à nouveau

Après plusieurs années de restauration minutieuse menée par l’association Trivapor, le «Neuchâtel», l’unique bateau à vapeur lacustre et fluvial de Suisse, a été remis à l’eau pour les premiers essais.

Neuchâtel
Après restauration, le «Neuchâtel» transportera à nouveau des passagers sur les Trois Lacs dès 2014. (Image de synthèse: Dolmus Architekten/Trivapor)

Article mis à jour le 14 août 2013

On ne le répétera jamais assez: l’habit ne fait pas le moine. Voyez ce vieux monsieur aux allures modestes sortant d’une antédiluvienne Citroën aux abords du chantier naval provisoire de Sugiez (FR). Eh bien, cet octogénaire, suivi fidèlement par sa chienne Tina, est un personnage clef de l’histoire qui va suivre. «C’est notre grand mécène», souffle Guy Quenot, membre du comité de l’association Trivapor en charge de la rénovation du bateau à vapeur Neuchâtel. Puis de glisser: «Il a participé financièrement à près de la moitié du budget.» Quand on sait que celui-ci se monte à 12 millions de francs, le calcul mental rapidement effectué ne peut que laisser pantois. Pour sûr, sans lui, la belle aventure du sauvetage de l’embarcation historique aurait tout simplement pris l’eau...

Un navire suffisamment bas pour passer sous les ponts

Il faut le concéder: le Neuchâtel n’a pas la magnificence de ses confrères du lac Léman. Toutefois, le navire dispose d’un atout de taille. Guy Quenot:

Comme il a été pensé pour pouvoir aussi emprunter les canaux de la Broye et de la Thielle qui relient les lacs de Neuchâtel, Bienne et Morat, il présente un profil plus bas que d’autres bateaux afin de pouvoir passer sous les ponts.

Construit sur le modèle dit demi-salon (celui-ci est en fait encastré à mi-hauteur de coque), le Neuchâtel est l’unique exemple d’embarcation lacustre et fluviale à vapeur. A ce titre, il a été reconnu d’intérêt national par l’Office fédéral de la culture.

Baptisé en 1912, le «Neuchâtel» a navigué sur les Trois Lacs, traversé quelques tempêtes, avant d'être immobiliséen 1969.
Baptisé en 1912, le «Neuchâtel» a navigué sur les Trois Lacs, traversé quelques tempêtes, avant d'être immobilisé en 1969. (Photo d‘archives: Coll. S. Jacobi/Trivapor)

Mais reprenons l’histoire à ses débuts. Baptisé avec faste en 1912, le fier navire de près de 50 mètres de long affronte rapidement une succession de tempêtes. Dès 1914, la Première Guerre mondiale stoppe tout développement touristique. Puis, la crise des années 1930 et la Seconde Guerre mondiale malmènent elles aussi le bateau. Malgré tout, le vapeur tient bon et fait, lorsque les perturbations historiques s’éloignent, les beaux jours de la navigation sur les Trois Lacs.

Cependant, l’attrait de la modernité et des frais d’entretien trop élevés ont raison de lui. En 1969, le bateau est immobilisé dans le port de Neuchâtel, désarmé et transformé en restaurant et dancing flottants.

Durant trente ans, il en sera ainsi. Peu à peu pourtant, un vent de nostalgie se lève et, en 1999, une poignée de passionnés forment l’association Trivapor – qui compte aujourd’hui 4500 membres en Suisse et à l’étranger – afin de donner une seconde vie au Neuchâtel.

La machine à vapeur, une Maffei de 1926, a été dénichée à Rotterdam.
La machine à vapeur, une Maffei de 1926, a été dénichée à Rotterdam.
La roue à aubes du navire d'époque a été restaurée.
La roue à aubes du navire d'époque a été restaurée.
Le chantier du «Neuchâtel» est installé à Sugiez (FR).
Le chantier du «Neuchâtel» est basé à Sugiez (FR).
Le chantier du «Neuchâtel» à Sugiez (FR).
Le chantier du «Neuchâtel» à Sugiez (FR).

«Avant même d’avoir pu racheter le bateau, nous avons déniché à Rotterdam une machine à vapeur qui pouvait à merveille remplacer celle qui avait été détruite dans les années 1960», rappelle Guy Quenot.

Une occasion comme celle-ci ne se présente qu’une fois dans la vie.

Le bateau retrouvera presque son état de 1912

A ce joli coup du destin s’ajoute un miracle en 2004: l’arrivée salvatrice du mécène au chien qui, comme on l’imagine, est un passionné de vieille mécanique. «Vous savez, je n’ai pas de descendants. J’ai donc décidé d’offrir ce qu’il manquait pour acheter la machine à vapeur, une Maffei de 1926», explique Marc Oesterle, tout en nous dévoilant son identité.

Marc Oesterle, le grand mécène de la restauration du «Neuchâtel».
Marc Oesterle, le grand mécène de la restauration du «Neuchâtel».

Trois ans plus tard, Trivapor concrétise son rêve et devient propriétaire du bateau. Il faudra toutefois attendre 2010, histoire de collecter des fonds privés et publics, pour que les travaux de restauration débutent enfin.

«Malheureusement, nous ne pouvons pas remettre exactement le bateau dans son état de 1912, vu que les règles de sécurité en un siècle ont évolué, explique Guy Quenot. Ainsi, les tôles de la partie immergée de la coque doivent être plus épaisses qu’à l’époque et sont désormais soudées entre elles au lieu d’être rivetées. De plus, nous avons dû installer des cloisons étanches ce qui réduit l’espace habitable.»

Supervisés par l’Office fédéral de la navigation qui suit le chantier de près et se rend régulièrement à Sugiez, les travaux sont effectués par les artisans de Shiptec, une société spécialisée appartenant à la Schifffahrtsgesellschaft des Vierwaldstättersees, la compagnie de navigation du lac des Quatre-Cantons.

Branko Plastic, ferblantier venu de Lucerne.
Branko Plastic, ferblantier venu de Lucerne.

«C’est la première fois que je travaille sur un tel chantier et cela me procure beaucoup de joie», explique Branko Plastic, un ferblantier de Lucerne qui, comme tous ses collègues, loge du lundi au vendredi dans l’un des hôtels de la région.

«Nous en sommes à la troisième phase du projet, poursuit Guy Quenot. La première consistait à remettre la coque aux normes. La deuxième était axée sur la machinerie. Il a par exemple fallu remonter les roues à aubes qui avaient été en partie détruites pour laisser place au restaurant. Aujourd’hui, nous nous occupons de la superstructure du bateau, soit l’équipement du pont principal.»

Guy Quenot, membre du comité de l’association Trivapor en charge de la rénovation du bateau à vapeur.
Guy Quenot, membre du comité de l’association Trivapor en charge de la rénovation du bateau à vapeur.

La fosse ouverte dans laquelle est placé le cœur du bateau constituera bien sûr le point de convergence des passagers. «Les machines à vapeur fascinent, elles semblent vivre», explique le membre du comité. Toutefois, un autre centre d’intérêt pourrait lui voler la vedette: le salon Belle Epoque.

«Les parois seront recouvertes de cerisier, un bois chaleureux. Les chaises sont en train d’être faites sur mesure par un artisan de Saint-Aubin (FR) et les luminaires, copiés à l’identique sur le seul exemplaire datant de 1912 que nous ayons retrouvé, apporteront une touche d’élégance supplémentaire», explique Guy Quenot.

Les passagers monteront à bord en 2014

Une fois terminé, le salon portera le nom de Marc Oesterle, le généreux mécène:

J’ai été bouleversé lorsque l’on m’a appris la nouvelle. Cela me touche beaucoup.

Mais pour le moment, le temps n’est pas à la rêverie: il reste fort à faire. L’espace est encore vide de tout aménagement. La cuisine ainsi que les toilettes ne sont pas encore installées, et la passerelle est exempte d’instruments de navigation. Quant au restaurant sur le pont arrière, il n’a pas encore de toit. «Nous serons prêts pour le 14 août, date prévue de la mise à l’eau», assure Guy Quenot. (Lien vers un reportage de la RTS/mise à jour le 14 août 2013.)

(Photo: Dolmus Architekten / Trivapor)
L'intérieur du navire. (Photo: Dolmus Architekten / Trivapor)
(Photo: Dolmus Architekten / Trivapor)
A tester dès 2014! (Photo: Dolmus Architekten / Trivapor)

Les passagers devront toutefois attendre 2014 avant de pouvoir monter à bord. «Cet automne, nous allons effectuer différents tests de navigation, tout en formant un équipage de la Société de navigation sur les lacs de Neuchâtel et Morat qui exploitera le vieux vapeur à l’avenir», avertit Guy Quenot. Car, outre le fonctionnement de la machine à vapeur, le personnel devra aussi réapprendre à gouverner un bateau à aubes, dont la maniabilité diverge de celle d’un navire à hélice.

Prévue aux alentours de Pâques, la croisière inaugurale suscite déjà un vif intérêt. «Je serai là», lâche Marc Oesterle, trop heureux de voir un rêve se réaliser. A ses côtés, nostalgiques de la vapeur et acteurs du tourisme ne manqueront pas de se réjouir de voir à nouveau voguer le bateau à vapeur – après une halte forcée de près de quarante-cinq ans.

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Raffael Waldner