Archives
24 septembre 2012

Ne tirez pas sur la chasse!

Surfant sur la vague du retour à la nature, et même du bio, les chasseurs tentent de casser, non sans succès, leur virile et vieille image de «viandards» assoiffés de sang. Une métamorphose qui ne convainc pas totalement les défenseurs de l’environnement.

Chasseur au qui-vive derrière un rocher
Pour nombre de chasseurs, l’animal de chasse est le plus sain, celui qui a la meilleure 
qualité nutritive. (Photo: Keystone/Franca Pedrazzetti)
«Vouloir s’approprier le gibier, c’est peut-être se mettre en accord avec notre passé profond, revenir à notre hérédité, à nos origines.» (Photo: Keystone/Franca Pedrazzetti)
«Vouloir s’approprier le gibier, c’est peut-être se mettre en accord avec notre passé profond, revenir à notre hérédité, à nos origines.» (Photo: Keystone/Franca Pedrazzetti)

La chasse est une thérapie en soi. Pour stimuler vos sens, partager des moments intenses et manger sainement. Au rythme de la nature, entre amis, en couple ou en famille. Dans le respect des principes de conservation de la faune.» Voilà qui est joliment dit. Evidemment, il ne s’agit que d’une campagne lancée par la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs. Mais déjà, tant le mouvement semble profond, même les intrépides chasseurs valaisans ne sont pas loin de tenir le même langage. Leur président Patrick Lavanchy parle de la chasse en évoquant ainsi d’entrée «l’aspect sportif par l’effort qu’il faut faire» puis «le retour à la nature. En chassant, on va se couper du monde moderne, civilisé. Se dégager de cette fuite en avant où nous entraîne la modernité. Vouloir s’approprier le gibier, c’est peut-être se mettre en accord avec notre passé profond, revenir à notre hérédité, à nos origines.»

Vouloir s’approprier le gibier, c’est un peu se mettre en accord avec notre passé profond.

On est donc bien loin des rodomontades d’un Paul-Henry Hansen-Catta, auteur d’un Larousse de la chasse et qui en appelait dans Libération, à la fin des années 90, «aux purulences de l’extrême-chasse». Histoire de «résister à l’assaut des petits hommes verts» – autrement dit l’irrésistible vague écolo. «Notre passion doit être une, indivisible, inexpugnable, indestructible, butée, bornée», s’enflammait le Nemrod. Aujourd’hui, tout au contraire, le chasseur fait patte de velours et sait trouver des arguments qui portent et bien dans l’air du temps: «Avec les scandales alimentaires du genre poulet aux hormones ou bœuf aux antibiotiques, constate Patrick Lavanchy, les gens sont sensibles au fait que le gibier, lui, reste sain.»

Et d’expliquer que pour avoir «une chance de passer l’hiver, de résister aux embûches de la nature», un animal doit être «dans le meilleur état possible. Et personne ne lui donne des antibiotiques». Conclusion imparable: «L’animal de chasse est le plus sain, celui qui a la meilleure qualité nutritive.»

Genève 
est le seul 
canton suisse 
à interdire 
la chasse sur 
son territoire. (Photo: Keystone/Franca Pedrazzetti)
Genève 
est le seul 
canton suisse 
à interdire 
la chasse sur 
son territoire. (Photo: Keystone/Franca Pedrazzetti)

«Les chasseurs ont besoin de redorer leur image»

Cette nouvelle réputation du chasseur gestionnaire de la faune, ami de la nature, pourvoyeur d’une nourriture d’exception, Nicolas Wüthrich, responsable de l’information à Pro Natura, concède qu’elle n’est «pas totalement usurpée» mais soutient qu’elle recèle «une bonne part de marketing, de communication. Les chasseurs ont besoin de redorer leur image.» Et de leur reprocher dans la foulée de vouloir que «la régulation de la faune ne soit faite que par eux». De ne pas vouloir partager ce rôle par exemple avec les grands prédateurs: «Là ils ne sont plus en train de faire de l’écologie mais de défendre leurs intérêts. La chasse ne doit pas devenir un but en soi.» Nicolas Wüthrich souligne également un problème «avec des espèces non protégées, mais menacées comme le tétras-lyre ou le lièvre, où il y a une chasse qui se fait, qui met une pression sur l’espèce et qui n’est pas nécessaire. Il ne s’agit pas ici de régulation, mais de pur loisir.»

«Il y a de la place pour chacun»

Patrick Lavanchy dit comprendre que quelqu’un puisse être antichasse, «comme il y a des antinucléaires. Le fait de ne pas aimer la chasse n’est pas critiquable. Ce qui l’est, c’est d’en faire une vérité exclusive, alors qu’il y a de la place pour chacun.» Et d’asséner que «partout où il y a de la chasse, il y a le contrôle du braconnage, le contrôle des effectifs du gibier». Quant au modèle genevois – chasse interdite et faune gérée par des gardes-chasse professionnels, ce serait «une vaste hypocrisie. L’Etat, au lieu d’encaisser de l’argent, paie pour le même travail. En plus, il y a des chasses qui se font mais de nuit et avec des méthodes interdites dans les territoires ouverts. C’est la même hypocrisie que celui qui dit, moi je suis pour la protection des animaux, mais je veux mon entrecôte de bœuf chez mon boucher.»

«Partout où il y a de la chasse, il y a le contrôle du braconnage, le contrôle des effectifs du gibier.» (Photo: Keystone/Franca Pedrazzetti)
«Partout où il y a de la chasse, il y a le contrôle du braconnage, le contrôle des effectifs du gibier.» (Photo: Keystone/Franca Pedrazzetti)

A grands prédateurs, grosses fixations

Après des années de bisbilles et de fâcheries, c’est une convention historique qui a été signée en juin dernier entre les chasseurs et les associations de défense de l’environnement, les premiers admettant le retour des grands prédateurs et les autres reconnaissant l’utilité de la chasse.

«On a un peu enterré la hache de guerre, explique Nicolas Wüthrich, mais c’est encore loin d’être gagné, c’est un premier pas au niveau des associations faîtières nationales.» Sur le terrain l’entente serait en effet loin d’être aussi avancée: «On trouve encore aussi bien chez les défenseurs de l’environnement que chez les chasseurs des positions extrêmes.»

Patrick Lavanchy, par exemple, n’est pas convaincu par le postulat d’une population stable de grands prédateurs, qu’il croit déceler dans la nouvelle ordonnance sur la chasse: «Notre territoire ne permet pas de leur laisser vivre leur vie de lynx, de loup, d’ours. Faut-il arrêter toute circulation pour ne pas écraser de lynx, toute exploitation de montagne pour ne pas avoir de moutons tués par le loup?»

Et d’invoquer la sagesse des anciens qui avaient «une meilleure ouverture d’esprit: on a un animal qui pose des problèmes, il est peut-être plus facile et plus intelligent de supprimer le prédateur qui cause des dommages localement et de le laisser vivre sa vie dans les forêts profondes, les steppes, les grandes taïgas de l’est.» Et à l’usage de ceux qui ne seraient pas encore convaincus, Patrick Lavanchy a gardé le meilleur pour la fin: «On a eu des rhinocéros laineux en Suisse, il y a quinze mille ans. Faut-il les réintroduire pour retrouver la faune d’origine?» Dans la même nouvelle ordonnance sur la chasse, Nicolas Wüthrich dénonce au contraire «une vision très utilitariste de la faune par rapport aux intérêts humains».

Avec cette possibilité qui serait offerte d’abattre un grand prédateur s’en prenant non plus aux troupeaux mais simplement déjà à la faune sauvage. «Il y a là une tendance, due peut-être aux politiciens, de considérer la nature, le gibier comme une marchandise à disposition des loisirs humains. Pour nous, c’est un retour en arrière.»

Auteur: Laurent Nicolet