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16 janvier 2016

«Le monde est plus intéressant depuis que je suis un cyborg»

Né avec une pathologie rare, Neil Harbisson voit le monde en gris. Pour surmonter son handicap, cet artiste irlando-catalan se fait greffer en 2004 sur son crâne un œil cybernétique qui lui permet «d'entendre les couleurs». Depuis, il utilise sa faculté hors du commun pour dresser les portraits sonores de personnalités.

Neil Harbisson photo
Neil Harbisson est aussi capable de recevoir les images envoyées par téléphone portable.

Comment fonctionne votre antenne?

Le bout de l’antenne est un détecteur qui capte la lumière. C’est envoyé à une puce derrière ma tête qui convertit les fréquences de lumière en vibrations. Par conduction osseuse, ces vibrations deviennent des sons dans mon oreille interne, ce qui fait que j’entends les notes de ces couleurs... Par exemple, le rouge est un fa, le bleu est un do, etc. Je perçois aussi les infrarouges et les ultraviolets, au-delà du spectre visuel conventionnel.

Donc, vous «entendez» les couleurs…

Je dis généralement que «j’entends les couleurs» parce que c’est le concept le plus facile à comprendre pour le grand public. En réalité, ce que j’expérimente en premier lieu, c’est une perception des couleurs à travers les vibrations, qui deviennent un son ensuite. Le son est l’effet secondaire du sens que j’ai développé. Si j’étais sourd et aveugle, je pourrais toujours percevoir les couleurs grâce à ces vibrations que je reconnais. C’est très différent de l’ouïe. J’ai aussi un second implant, wifi, qui me permet de recevoir des appels de portables et de satellites.

Je pourrais vous téléphoner directement dans votre crâne?

M’envoyer de la musique ou m’appeler, oui. Mais je n’utilise pas cette fonction. J’entends ce qu’on me dit, mais je ne peux pas répondre parce que je n’ai pas de microphone. Pour l’instant, certaines personnes m’envoient des photos via leur téléphone mobile et j’entends les sons produits par ces images en direct. Je l’ai fait avec les images captées par la Station spatiale internationale (ISS).

Et ça fait quel effet «d’entendre la vue» depuis l’espace?

C’est très différent des sons que je perçois sur Terre. Il y a beaucoup d'ultraviolets et les sons, très aigus, sont tellement oppressants que je tiens un maximum de deux heures. Ensuite, je deviens nauséeux. J’ai fait des concerts en direct de ces sons de l’espace. Je me branche à des haut-parleurs. Une fois, le public a dû quitter la salle. Quelqu’un a même fait une crise d’épilepsie. Le dernier, à New York, s’est bien passé. Mais j’estime qu’il me faudra deux ans d’entraînement pour que mon cerveau s’y habitue. Mon but est de recevoir en stéréo les sons de l’espace et ceux de mon environnement sur Terre.

Quel est votre son préféré?

L’infrarouge. C’est un fa très grave. Il voyage beaucoup. Je l’entends de loin. Il y a des centaines d'infrarouges différents.

Comment «sonne» le prince Albert de Monaco que vous avez rencontré il y a quelques semaines?

J’ai fait un concert de son visage. Je l’ai scanné avec mon antenne et le public entendait les sons en direct dans la salle. D’abord, j’ai joué ses yeux. C’était à peu près un do. Ensuite, ses lèvres, sa peau, puis ses cheveux. Do, mi, sol et fa dièse. Un accord majeur plus un fa dièse. C’était assez harmonieux.

Pouvez-vous éteindre votre antenne?

Non, parce que nous n’avons pas de bouton pour éteindre nos sens. Même pas nos yeux que nous fermons, mais qui ne s’éteignent jamais. Il n’y a donc aucune raison que je puisse éteindre ce sens-là.

Vous êtes, sur le plan administratif, le premier cyborg reconnu par un gouvernement, puisque le Royaume-Uni a, suite à une longue bataille, accepté votre photo-passeport avec cette antenne. Quand vous êtes-vous senti cyborg?

Dès le moment où je n’ai plus senti la différence entre le software et le cerveau. J’ai commencé à rêver en couleurs. C’était mon cerveau qui créait des sons électroniques dans mes rêves et non pas le software. Cela a été la première étape, l’étape psychologique, qui consiste à sentir l’union entre la cybernétique et l’organisme. Je me suis senti psychologiquement uni au software. Cela dit, de nombreuses personnes ressentent, consciemment ou pas, cette union, par exemple avec leur téléphone mobile. Il y a quelques années encore, on disait: «Les batteries de mon téléphone sont à plat.» Aujourd’hui, on dit: «Mes batteries sont à plat.» La deuxième étape est l’union biologique entre la cybernétique et le corps, que j’ai expérimentée aussi. Je suis donc un cyborg psychologique et biologique.

Vous sentez-vous proche des transhumanistes et des bio-hackers?

Le but d’un bio-hacker est de hacker le corps. Mon but est de hacker ma tête. Je n’ai modifié mon corps que pour modifier ma tête. Et non, je ne me considère pas comme un transhumaniste parce que cela suppose qu'on se sente humain et que l’on aspire à transcender ses capacités d’humain grâce à la technologie ou la biologie. Alors que moi, je ne suis pas à l’aise avec l'idée d’être un humain. D’abord parce que l’histoire de l’humanité n’est pas une histoire dont je suis fier. Ensuite parce que s’appeler «humain» suppose de s'exclure d’un groupe plus vaste qui contient aussi les animaux et les plantes. J’aime penser que je fais partie du même groupe qu’une fourmi ou un arbre. Je ne me considère donc pas comme un humain. Je suis un organisme avec de la cybernétique, un cyborg. En ce sens, j’adhérerais plutôt au post-humanisme, qui dépasse l’idée d’humain.

Votre osmose avec la Terre, vous l’avez ressentie et démontrée déjà très jeune en sauvant de vieux arbres de l’abattage en Catalogne…

La nature a toujours occupé une grande place dans ma vie. La mairie voulait couper ces vieux arbres du XVIIIe siècle sous prétexte qu’ils étaient malades et qu’ils cachaient l’église. J’ai protesté. Au début, cela n’a pas fonctionné, alors j’ai décidé de grimper dans l’arbre et d’y rester le temps qu’il faudrait, ce qui a attiré l’attention sur la cause. Nous avons gagné. Les arbres sont toujours là. Je dis «nous» parce que j’ai mené cette opération avec mon amie d’enfance Moon Ribas, chorégraphe, qui est aussi une cyborg. Elle s’est implanté une puce sous-cutanée branchée à tous les centres d’études sismologiques du monde, ce qui fait qu’elle ressent en permanence des vibrations dans son bras, proportionnelles aux tremblements de terre qui se produisent partout sur la planète. Elle est connectée à la Terre.

Ou doit-on fixer la limite à ces artifices technologiques? Faut-il en fixer une?

Je ne crois pas. Tout cela repose sur des choix tellement personnels que vous êtes la seule personne à pouvoir fixer vos limites. Combien d’années voulez-vous aller à l’école? Quelle discipline voulez-vous étudier? C’est votre choix. C’est le mien de définir quel degré de sensations je veux percevoir à travers mes sens. Je me distancie également des gens qui ajoutent des outils à leur corps (caméras, etc.) pour obtenir des informations. Si c’était ce que je recherchais, j’aurais fait en sorte que l’antenne me dise le nom des couleurs. Or, j’ai décidé d’expérimenter une nouvelle sensation. Je ne cherche pas l’information mais le sens.

Et l’éthique dans tout ça?

Chacun a la sienne. Vous mangez de la viande et vous trouvez cela bien alors que cela est en désaccord avec mon éthique. Aussi longtemps que les gens ne se sentent pas menacés par mes choix éthiques, cela ne doit pas poser de problème.

Avez-vous l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre?

A 6 ans, je n’étais pas le même qu’à 3 ans. A 15 ans j’étais encore un autre. Nous sommes tous en perpétuelle évolution. Ce qui n’est pas naturel, c’est de ne pas changer. La preuve c’est que si vous m’aviez interviewé il y a vingt ans, j’aurais été totalement opposé à la technologie et j’en aurais parlé de façon très négative. Or, j’ai découvert que la technologie pouvait être utilisée de façon organique et naturelle. J’ai compris par la suite que ce n’est pas la technologie qui me déplaisait, mais la façon dont elle était utilisée. Ce que j’aime, c’est de devenir la technologie.

Vous dites que votre perception de la beauté a changé depuis que vous êtes un cyborg. En quoi, exactement?

Auparavant, la beauté était pour moi limitée aux formes, aux caractères, aux mouve­ments. Il y a désormais une couche supplémentaire, qui est le son des couleurs. Par exemple, je ne voyais aucune forme de beauté dans un supermarché, alors qu’aujourd’hui c’est une expérience magnifique, surtout au rayon des lessives. A chaque fois que j’y vais, c’est comme entrer dans un musée du son, presque mystique. Il y a des couleurs que je ne trouve pas dans la rue. Le monde est certainement plus intéressant depuis que je suis un cyborg.

Vous dites aussi que le concept de race a changé. Expliquez-nous…

Les gens se décrivent comme Noirs ou Blancs de peau. Mais moi je ne les perçois pas comme ça. Ils sont tous orange. Les Noirs sont orange foncé tandis que les Blancs sont orange clair. Un de mes amis, gambien, me dit qu’il est le plus noir de sa famille, mais en réalité il est orange, orange très foncé, mais orange. Donc, nous avons, selon moi, tous la même couleur de peau.

Socialement, souffrez-vous de votre différence, très explicite physiquement?

En 2006, je me suis fait attaquer à la frontière du Honduras. Ils pensaient que c’était un téléphone mobile et que je ne voulais pas l’enlever. En 2009, à Londres dans un bus, on pensait que je filmais. Et en 2011, à Barcelone, la police a plié mon antenne et l’a pratiquement cassée parce qu’ils pensaient que c’était une caméra. Ici à New York, parfois des femmes ivres la tirent pour s’amuser. C’est plus ennuyeux que vraiment dangereux. C’est comme si on vous tirait le bras. Dans les aéroports, ils sont en général plutôt intolérants et aussi un peu moqueurs. J’y suis habitué, mais ce qui m’attriste, c’est que ça n’a pas beaucoup évolué depuis ma première antenne en 2004.

Vous faites des portraits sonores de personnalités. Comment procédez-vous?

J’écris les notes de leur visage sur un calepin. Tous les visages sonnent différemment parce que nous avons tous des micro-tons différents. Je ne compose pas. Je retranscris simplement les sons de leur visage. C'est un accord de cinq notes sur un fichier que je leur envoie. C’est, pour eux, une autre façon de se percevoir.

Vous retranscrivez aussi des discours connus de Hitler, d’Obama, de Martin Luther King, en peintures. Comment faites-vous?

Chaque syllabe a une fréquence différente, donc une couleur différente. Je retranscris le résultat en couleurs sur Photoshop ou Illustrator en commençant au centre et en déroulant vers l’extérieur.

Vous avez créé la Cyborg Foundation pour «aider les gens à devenir des cyborgs». Comment et avec quels projets?

En collaboration avec des chercheurs et des universités, la fondation mène des travaux de recherche, de la bio-compatibilité des matériaux à l’énergie en passant par le de-sign. Et nous venons de lancer le «Cyborg Nest» (nid de cyborgs) qui développera les produits liés à ces recherches. Nous commencerons par des extendeurs de sens qui permettent à quiconque d’entendre les ultraviolets et les infrarouges. Nous travaillons également sur une boussole intégrée qui vibre lorsque la personne qui la porte est orientée au nord. Ou encore un détecteur de présence implanté dans le dos, exactement comme les voitures. Nous investirons aussi dans les recherches sur la vision nocturne. Imaginez l’énergie que l’on pourrait économiser et le changement que cela représenterait pour notre planète.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Aline Paley