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8 octobre 2012

Ni anorexique ni boulimique

Les troubles alimentaires atypiques sont un enjeu majeur de santé publique. La psychologue clinicienne Sophie Vust met en lumière le phénomène et prône une prévention adaptée.

Jeune femme buvant du vin et mangeant une salade
Environ 5% 
de la population souffre
 de troubles
 alimentaires atypiques. (Photo: Keystone/Image source)

Une femme aujourd’hui, c’est quelqu’un qui a des kilos à perdre.» C’est par cette assertion de l’anthropologue française Annie Hubert que débute le livre de Sophie Vust Quand l’alimentation pose problème. Quoi de plus vrai, à lire les magazines féminins où chaque saison connaît sa diète miracle. Etre au régime? Un mal auquel il est difficile d’échapper, dont on s’accommode comme d’un vilain bouton sur le nez. Et tant pis si l’on est obsédée par son apparence, l’envie de maigrir et la nourriture. Après tout, n’est-ce pas le lot de toute femme «en phase avec son époque»?

Ces maux dont peu de jeunes femmes parlent ont pourtant un nom: les troubles de conduites alimentaires atypiques ou TCAA. Pas assez extrêmes pour remplir les critères de l’anorexie ou de la boulimie, ils se trouvent dans cette zone grise que Sophie Vust s’est appliquée à mettre en lumière dans son livre. Cette psychologue, cadre à l’Unité multidisciplinaire de santé des adolescents (UMSA) du CHUV, à Lausanne, dresse un portrait clinique de ces troubles encore peu étudiés à travers les témoignages de jeunes femmes rencontrées dans son unité.

Une apparente banalité qui cache un mal-être plus profond

Comme les anorexiques et les boulimiques «typiques», les femmes souffrant de troubles alimentaires atypiques présentent une faible estime de soi. Peu sûres d’elles, elles se retrouvent «envahies de préoccupations concernant la nourriture et le poids», décrit l’auteure. Des préoccupations souvent présentes chez les parents ou dans l’entourage. Aux régimes et aux privations excessives s’ajoutent les crises. Ces moments où la nourriture est avalée rapidement en grande quantité et en cachette. Une perte de contrôle qui génère de la honte et une grande souffrance, même si elle n’apparaît pas au grand jour.

La nourriture et le poids deviennent une obsession.

S’ils sont très souvent le révélateur d’un mal-être plus profond, les troubles alimentaires atypiques font les frais de leur apparente banalité. Pourtant, comme le rappelle Sophie Vust, ils entraînent les mêmes conséquences que l’anorexie et la boulimie, comme la perturbation du cycle menstruel. «Les personnes qui en souffrent ont tendance à somatiser et consultent beaucoup. Les médecins cherchent toutefois rarement dans cette direction et y voient plutôt des épisodes dépressifs.» Quand le verdict tombe, certaines jeunes filles sont à mille lieues d’imaginer avoir un problème avec la nourriture.

Les troubles alimentaires atypiques peuvent parfois s’aggraver pour finir en anorexie ou en boulimie.
La thérapie de groupe est conseillée pour vaincre cette maladie. (Photo: plainpicture/Lubitz + Dorner)
Les troubles alimentaires atypiques peuvent parfois s’aggraver pour finir en anorexie ou en boulimie.
La thérapie de groupe est conseillée pour vaincre cette maladie. (Photo: plainpicture/Lubitz + Dorner)

Une prévention parfois contre-productive

Les troubles alimentaires atypiques concernent pourtant davantage la population que l’anorexie et la boulimie (minimum 5% contre 1% et 2 à 3%). Et ce n’est sans doute que la pointe de l’iceberg, la majorité des gens en souffrant ne consultant pas. Selon les statistiques, la moitié des adolescents obèses en seraient atteints. On est donc loin de la tendance isolée et Sophie Vust le martèle: «Il s’agit d’un enjeu majeur de santé publique.» La psychologue pointe du doigt une prévention «trop souvent stigmatisante», aux campagnes axées sur la nécessité de perdre du poids qui se révèlent contre-productives.

Les pouvoirs publics encourageraient-ils les troubles alimentaires au lieu de les combattre? «Ils ne le font bien sûr pas exprès, et ils se questionnent de plus en plus sur le message véhiculé, répond Sophie Vust. On nous répète sans cesse qu’il faut manger cinq fruits et légumes par jour, faire du sport, bouger, mais ce n’est pas si simple.» Dans une société très axée sur l’image, la performance et la minceur, une réflexion de fond s’impose, plaide la chercheuse. Travailler en amont, «non pas sur l’image du corps, mais en mettant l’accent sur l’importance de l’estime de soi plutôt que sur la nourriture ou l’apparence.» Car au-delà des diktats de la minceur, ceux du «manger-juste» ou de l’orthorexie font aussi des ravages chez les jeunes filles les plus vulnérables, poursuit-elle. Et de déconseiller aux parents tentés «de bien faire» de restreindre leur enfant ou de lui imposer fruits et légumes aux heures de récré. «Il faut de la modération en tout!»

Il faut de la modération en tout!

Dans quelques rares situations, les troubles alimentaires atypiques se résolvent spontanément en quelques semaines, voire une fois l’adolescence passée. D’autres s’aggravent pour finir en anorexie ou boulimie typiques tandis que d’autres encore finissent par devenir chroniques. Pour les soigner, la thérapie de groupe se révèle un excellent outil, estime Sophie Vust, ce type de prise en charge apparaissant chez les adolescents comme moins menaçante. Et bonne nouvelle: «On guérit des troubles alimentaires.»

«Quand l’alimentation pose problème... Ni anorexie ni boulimie: les troubles alimentaires atypiques», Sophie Vust, Editions Médecine & Hygiène, 2012.

Elles racontent

De nombreux témoignages d’adolescentes devenues jeunes femmes émaillent le livre de Sophie Vust. ­Morceaux choisis.

L’influence des professionnels:«Quand je suis née, le pédiatre a dit à ma mère qu’il pensait qu’à l’adolescence j’aurais tendance à prendre du poids, et ma mère, ça l’a stressée, et de là elle m’a surveillée.» A. (21 ans)

Les crises: «D’abord, c’était des grignotages, du chocolat qui forcément me rassure. Après ça s’est transformé, et à chaque fois que je rentrais de l’école, je faisais une crise, et ça s’est accentué au fil du temps.» E. (20 ans et demi)

«Je me disais, «j’ai trop mangé donc demain je mangerai moins», et finalement le soir je me goinfrais.» H. (20 et demi)

La pression socio-culturelle: «A l’école hôtelière, même les garçons sont hyper-fashion (...) ils n’aiment pas les femmes avec des formes, je trouve ça horrible, enfin, c’est qu’une petite partie de la population mais quand on est là-dedans tous les jours mon Dieu! Ils trouvent des filles magnifiques alors qu’elles sont réellement anorexiques.» Ch. (21 ans)

La relation à la balance: «Si par exemple j’avais 200 grammes de moins que la veille, pour moi c’était parfait j’allais passer une excellente journée, mais si j’avais 200 grammes de plus, c’était l’enfer (...). Ju. (19 ans et demi)

Auteur: Viviane Menétrey