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8 octobre 2012

Nick le Juge, l’ancien magistrat qui balance

Avocat le jour, le Neuchâtelois Nicolas Marthe se mue en rocker la nuit. Une double vie qui n’a pas été sans freiner sa carrière professionnelle.

Nicolas Marthe,
 alias Nick le Juge.
Nicolas Marthe,
 alias Nick le Juge.

Deux cartes de visite. La première, au nom de Nicolas Marthe, affiche la sobriété qui sied à sa fonction d’avocat au barreau neuchâtelois. Comme seul point commun, une balance en arrière-fond de la seconde. Pour le reste, l’ambiance est nettement plus rock’n’roll et la justice prend les formes avantageuses d’une jolie blonde aux yeux bandés. «Ça, c’est l’univers de Nick le Juge, mon autre moi», sourit Nicolas Marthe.

Une sorte de Dr Jekyll et Mister Hyde? Un serviteur de la loi la journée, tombant le soir la robe pour la veste en cuir et l’attaché-case pour la basse électrique, qu’il s’en va jouer jusqu’au bout de la nuit? Il y a de ça, mais pas seulement. «Mon personnage de Nick le Juge représente certes le plaisir de faire du rock, mais aussi une sorte de croisade pour la liberté d’expression», sourit ce Chaux-de-Fonnier d’origine.

A l’époque de son déménagement en ville de Neuchâtel pour y suivre des études de droit, rien ne le prédestinait à cette double vie. Master et brevet d’avocat en poche, Nicolas Marthe monte ensuite à Berne et y travaille trois ans au sein du Département de justice et police. «Puis un rêve de gosse m’a rattrapé: partir aux USA ma basse sur le dos pour y faire de la musique.»

De Los Angeles à Neuchâtel

Pour beaucoup, freinés par les difficultés de l’entreprise, le projet ne dépasse pas le stade de fantasme. Pas son style. A la fin des années 90, il s’envole direction Passadena et la Los Angeles Music Academy (LAMA). «Je ne parlais que mal l’anglais et je me suis retrouvé avec des jeunes de dix ans mes cadets qui n’avaient jamais quitté le milieu académique. Mais je me suis accroché, je n’ai pas arrêté de jouer et au final ce fut une grande expérience.»

Après deux ans outre-Atlantique, se pose la question du retour. «Je me suis fait plein de contacts, je jouais dans les petits clubs qui fourmillent dans les environs de Los Angeles. Mais je savais que ce serait très difficile d’en vivre. Et je ne voulais pas laisser tomber mon premier métier.»

Mon personnage est une croisade pour la liberté d’expression.

Nicolas Marthe revient en Suisse, bien décidé à vivre sa passion pour la musique en parallèle d’un nouveau travail. Qui prend la forme d’un poste prestigieux, celui de président du Tribunal de district de Neuchâtel. Côté musique, il rejoint une formation «plutôt tranquille, sans rien de provocant», proposant des reprises très mainstream, genre Coldplay ou Muse. «Un groupe de «cover» pop-rock tout ce qu’il y a de plus habituel, aux antipodes d’Alice Cooper ou de Marilyn Manson. Je n’étais d’ailleurs pas le leader, mais le bassiste, à l’arrière de la scène.»

Tout va bien durant sept ans. Les justiciables semblent apprécier ce côté plus proche des gens que beaucoup de confrères. «Cela m’humanisait, mais tranchait bien sûr aussi avec un milieu très traditionaliste.» Petit à petit, des critiques lui parviennent aux oreilles. Toujours internes, précise-t-il. Et puis, en automne 2007, une commission chargée de préparer les élections judiciaires le convoque. «Je n’avais jamais fait l’objet de plainte dans mon métier, nos petits concerts n’avaient pas occasionné le moindre problème, tout se passait bien. Je pensais qu’il s’agissait donc d’une rencontre formelle.»

Grave erreur. On lui glisse que ses lignes de basse dissonent. Question de principe, d’image de la justice. «Bref, on m’a signifié qu’être musicien de rock durant mon temps libre était clairement inadéquat. Soit je rangeais mon instrument, soit je ne serais pas réélu dans mes fonctions.»

Une image de rocker qui ne plaît pas

Et effectivement, huit mois plus tard, parvenu au terme de son mandat, Nicolas Marthe se retrouve au chômage, sans que ses compétences juridiques soient remises en cause. Tout juste lui reproche-t-on alors un retard dans le traitement de ses dossiers. Mais quel magistrat peut se targuer de ne pas se retrouver dans cette situation largement structurelle? Bref, «une parfaite injustice, certainement due au fait que je ne faisais pas de politique, que je n’avais pas d’appuis dans ce milieu», ajoute- t-il, non sans un petit couplet sur la «soi-disant» séparation des pouvoirs.

Redevenu avocat indépendant, Nicolas Marthe décide de rester juge, mais sur scène. Et de jouer à fond la provocation. «Aux Etats-Unis comme ici, tout le monde m’appelle Nick. Et le patronyme de «juge» m’est souvent affublé, les bassistes magistrats n’étant pas monnaie courante.» Ce sera donc Nick le Juge.

L’album de la revanche

Profitant d’un mois aux USA pour soutenir la campagne d’Obama, le Neuchâtelois décide de réaliser un autre vieux rêve: enregistrer un album sous son nouveau nom d’artiste. Il renoue avec d’anciens contacts, se met au micro et rejoint un studio de Los Angeles pour douze titres rythmés, dont une reprise décoiffante et plutôt inattendue du Je ne regrette rien d’Edith Piaf. Comme un message? «Bien sûr, sourit-il. Ma non-réélection m’a libéré.»

Evidemment, la presse s’empare du phénomène dès la sortie du disque, en été 2010. A commencer par les journaux français, qui ne manquent pas de s’amuser de ce «magistrat rocker» (Le Monde). Il faut dire que Nick met le paquet, avec un clip tourné dans un bar du Marais où deux jeunes filles en tenues par trop strictes se frottent langoureusement au chanteur. «Pour susciter l’érection populaire face à la castration de notre liberté individuelle», déclare-t-il alors dans les colonnes du très sérieux quotidien parisien. Désormais autoproclamé «épris de justice et sauvé de justesse par le rock», mais «sans rancune ni nostalgie», Nicolas Marthe ne regrette décidément rien, et assure que son double de cuir ne perturbe nullement sa clientèle.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Matthieu Spohn