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9 décembre 2013

Noël autrement

A Evian, le fabuleux village en bois flotté imaginé par le metteur en scène Alain Benzoni accueille, pour les fêtes, des dizaines de milliers de curieux rêveurs.

Evian
Durant l’avent, Evian offre une manifestation gratuite qui fait 
la part belle au partage. (Photo: Paul Pastor)

Chrétiens et amateurs de marchés de Noël traditionnels, passez votre chemin. Car ici, à Evian, point de crèche et d’Enfant Jésus, point de chalets recouverts de neige artificielle ou de patinoires passant Jingle Bells en boucle. Non, sur la rive sud du lac Léman, le temps de l’avent et des fêtes de fin d’année est consacré aux flottins, un peuple étrange tout droit sorti de l’imagination d’Alain Benzoni, metteur en scène et directeur du théâtre de la Toupine:

Alain Benzoni, directeur du théâtre de la Toupine et initiateur du 
fabuleux village.

La municipalité cherchait à animer son centre-ville en décembre, se souvient le Chamoniard. Assis au bord du lac, j’ai réfléchi à ce que nous avions à Evian. J’ai vu du bois flotté, et eu l’idée de travailler ce matériau noble patiné par la nature.»

C’était en 2007. Depuis, chaque année, la place Charles-de-Gaulle, les rues adjacentes et les quais se parent de centaines de créatures plus ou moins grandes, simplement conçues en assemblant différentes branches d’épicéa, d’arolle ou de mélèze que charrie le Rhône au printemps.

Un peuple taquin, malin et coquin

Pour rendre le tout plus vivant, ce fabuleux village, c’est son nom officiel, est habité par des flottines et des flottins, un peuple «taquin, malin et coquin» qui anime tous les fins d’après-midi et les débuts de soirée cet espace féerique. Composée de comédiens, de musiciens et nouvellement de circassiens, soit des artistes de cirque, la peuplade interpelle le public, lui narre de courts contes ou l'envoûte de douces mélodies.

Je ne veux pas de spectacles de rue classiques avec de longues performances de vingt minutes et un grand cercle de spectateurs qui se forme à chaque fois. Ici, tout se joue sur le mode furtif. Les flottins racontent une histoire de quelques minutes à une ou deux personnes, les yeux dans les yeux, avant de disparaître.»

Ainsi seulement naît la magie des lieux.

Le fabuleux village se prépare selon une démarche participative, où tout un chacun peut 
venir donner vie à un flottin.

Et pour que celle-ci perdure le plus longtemps possible, les flottins sont tenus de garder leur rôle dès qu’ils sont en public. Ils vont boire une tisane dans la tanière du village pour se réchauffer? Pas question qu’ils tombent le masque. Ils continueront d’être un flottin!

«Je désire vraiment que le visiteur qui arrive à Evian pénètre dans un autre univers, poursuit Alain Benzoni. D’ailleurs, tout est fait dans ce sens. Nous jouons avec les éclairages qui habillent l’espace et les façades des maisons ainsi qu’avec une bande-son originale comprenant des cris d’animaux. Mais nous allons aussi plus loin en recouvrant la place d’un tapis de copeaux de bois. En marchant dessus, on a l’impression d’être dans une forêt, le pas se faisant plus hésitant.»

Arrivée spectaculaire des flottins par le lac

On l’imagine aisément: un tel dispositif exige une solide organisation. «Quatre semaines avant le début des festivités, nous commençons à installer les premières pièces en ville», explique le metteur en scène. Une équipe de cinq personnes constituée de membres du théâtre et de services municipaux répartit les sculptures selon un agenda bien déterminé. Puis, au fur et à mesure que la date du 13 décembre approche, date de la spectaculaire arrivée par le lac des flottins, le nombre de collaborateurs en charge de la mise en place du village double, puis triple.

Pendant ce temps, dans les locaux de la Toupine situés sur les hauts d’Evian, les comédiens suivent une formation express pour se mettre dans la peau de leur personnage. «Rien n’est écrit», précise toutefois le metteur en scène. C’est donc à eux d’imaginer, selon les indications générales données, leur flottin.

C’est aussi là, à côté des salles de répétition et de la zone de stockage où un Charlie Chaplin géant, un loup ou une autruche attendent de reprendre vie, que les nouvelles pièces sont imaginées. Le bois flotté qui a été collecté en Suisse et en France y est classé par taille, avant que les décorateurs ne s’en emparent.

Serge Jacquier est de ceux-là. «Souvent, la forme d’un bois nous guide et nous inspire. D’autres fois, nous partons d’un croquis», explique celui qui a découvert les flottins il y a quatre ans et ne les a plus quittés depuis.

Hippopotame, gnome ou échassier

«Cette année, j’ai travaillé plusieurs mois à raison de quinze à vingt heures par semaine pour créer deux pièces monumentales. L’une représente un hippopotame dans lequel le visiteur peut entrer pour actionner la bouche. L’autre, un gnome. Il mesure 4 mètres de large pour 7 mètres de haut et de la fumée lui sortira des oreilles.»

Problème: le camion-grue du service de la voirie n’est pas assez puissant pour soulever ces deux sculptures. «Il faudra faire appel à un transporteur», songe Alain Benzoni...

Juste à côté, Catherine Denis imagine une pièce bien plus modeste, un échassier des régions chaudes. «Catherine voulait m’acheter une pièce. J’ai refusé puisque je ne vends rien. Par contre, je lui ai proposé de prendre du bois pour créer elle-même une sculpture.» Et la Française de se prendre au jeu: «Au début, je voulais que les morceaux de bois s’emboîtent parfaitement les uns aux autres. Mais c’était une erreur. Je commence maintenant à m’imprégner de l’esprit des flottins, et ce n’est pas grave s’il reste des vides.»

Pour Alain Benzoni, il est important que le fabuleux village s’inscrive dans une démarche participative. Pour cette raison, il invite les écoles et les associations à s’amuser elles aussi à créer des pièces en bois flotté. «Elles sont ensuite toutes exposées dans le fabuleux village», promet le metteur en scène.

Tant mieux, car cette notion de partage et d’échange dans une manifestation gratuite et qui n’a rien à vendre – à l’inverse des marchés de Noël classiques – laisse une grande place à l’esprit de Noël. Le vrai.

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Laurent de Senarclens