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12 décembre 2011

Noël ne fait pas de cadeau

Jean-François Duval
Jean-François Duval, journaliste.

Noël ne nous fait pas de cadeau. C’est ma conviction intime. Aucune autre période de l’année ne nous pose autant d’exigences en si peu de temps. Qui d’entre vous me démentira? Les trois semaines qui précèdent la fête de la Nativité semblent expressément destinées au développement du stress. Elles nous plongent dans une excitation intense, une fébrilité dingue. Impossible de dire: allez, cette année, Noël arrive trop tôt, on repousse! Non, une date butoir nous impose une vingtaine de jours de folie, au terme desquels tout devrait aboutir, et tant pis si cela nous oblige à la concrétisation d’un incroyable nombre de choses. C’est tout sauf du gâteau.

Tout à coup, il faut voir tout le monde. Les invitations et les dîners s’enchaînent diaboliquement (Belzébuth rigole, là-haut, lui qui n’aime rien tant que semer la zizanie parmi les fourmis que nous sommes). Il y a les repas avec les tantes et les cousins, les proches, les collègues. Il faut penser à tout, n’oublier rien, courir les magasins. S’inquiéter de ceci et de cela. Répondre aux messages de vœux qui débarquent déjà dans la boîte aux lettres (j’ai une vague parente au Canada, jamais vue, qui, dans le meilleur style anglo-saxon, me donne chaque année des nouvelles détaillées de ses enfants et petits-enfants sur quatre pages A4, et je me sens tenu de faire pareil).

Des amis bien intentionnés, eux aussi débordés, vous pressent même de leur dire ce que vous souhaitez recevoir comme cadeau: vous devez vous creuser la tête à leur place! Chacun le sent: c’est complètement anéanti qu’on arrivera au soir du 24 décembre, devant la dinde et les paquets à ouvrir (le sac poubelle sera béant juste à côté, pour accueillir illico les emballages cadeaux, là encore, vite!vite!).

Bref, l’avant Noël est INFERNAL. Pas de cadeau, je vous dis, cette fête à venir est sans pitié, n’a pour votre pauvre personne pas la moindre compassion. C’est marche ou crève, ou à peu près. Tenir debout jusqu’au 24.

Evidemment, d’un point de vue logique, rien, mais alors absolument rien ne nous oblige à tout ça. J’imagine d’ailleurs qu’il a existé dans les temps anciens des Noëls tout à fait tranquilles. Ah oui, des époques où semblables folies, contagion mimétique, frénésie d’achats ne saisissaient pas les foules aussi virulemment, ne les transformaient pas en moutons de Panurge confits de bonnes intentions.

L’un des nombreux paradoxes, c’est que l’imagerie de cette fête semble au contraire nous appeler au calme. Quoi de plus paisible que ce berceau, cet âne, ce bœuf, ces rois mages, ces étoiles dans le ciel?... Quel contraste avec notre agitation, totalement ARTIFICIELLE. Pourquoi y consentons-nous? Peut-être parce qu’en même temps, elle nous est absolument nécessaire. Tout se passe comme si la société se mettait en situation de se recréer, de renaître à elle-même périodiquement, une fois l’an, en vérifiant que des liens si possible un peu vrais et authentiques (le sens littéral du mot «religion» est de «relier») existent entre les individus qui la constituent.

Noël est un exutoire, un moment de catharsis, de dépense, un dévidoir vers lequel, dès fin novembre, convergent toutes nos tensions exaspérées, qui se résoudront tout à coup, extraordinairement, dans la célébration de la Nativité et le sentiment, vécu avec force, d’une renaissance à soi, aux autres et au monde.

Au soir du 24, on est comme rendus à notre propre mystère, qui est d’exister – en quoi Noël me fait beaucoup songer à un accouchement: après d’inouïs essoufflements et contractions, un intense sentiment de délivrance! Un immense soulagement qui s’offre en récompense à une exténuation qui aura duré neuf mois (car c’est dès le printemps que notre société entre en gestation). Oui, Noël est une sorte de gigantesque accouchement collectif.

Au lendemain de ce jour de délivrance, je me dis qu’on est tous comme la jeune mère dont le nouveau-né repose paisiblement sur le sein. Noël, ça se mérite!

Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs