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9 mai 2016

«Nos émotions reflètent souvent l’état de notre organisme»

Médecin de formation, le chercheur Christophe Lamy a développé à l’Université de Fribourg un laboratoire spécialisé dans l’étude des liens entre le cerveau et le métabolisme. Avec des implications en psychologie, en médecine anti-âge ou même en esthétique.

Pour Christophe Lamy, les aliments et la technologie influencent notre cerveau et sa façon de fonctionner.

Que faites-vous exactement dans ce laboratoire de physiologie neurométabolique que vous avez créé?

Nous nous intéressons aux liens entre le métabolisme de l’organisme et la fonction cérébrale. Comment les facteurs nutritionnels, par exemple la consommation de ressources énergétiques, vont être perçus par le cerveau et comment cela va influencer ensuite les émotions et les fonctions cognitives. Le cerveau est capable jusqu’à un certain point de détecter ce qui se passe dans l’organisme. Ce qui veut dire aussi que lui-même peut être influencé par les phénomènes qui se passent dans le corps. Et que cette influence touche aussi les parties du cerveau impliquées dans des fonctions plus avancées comme l’apprentissage ou les émotions.

Comment cela se traduit-il?

Si l’on est par exemple en état de privation alimentaire, on va plutôt aller chercher de la nourriture que faire de l’apprentissage. On sait ainsi qu’une privation énergétique dans l’organisme entraîne une diminution des fonctions d’apprentissage et de mémoire. Ce qui est intéressant, c’est qu’on peut jouer sur ces mécanismes pour aller dans l’autre sens: on pourrait très bien augmenter la mémoire et l’apprentissage en donnant plus de sucre au cerveau.

Pourquoi du sucre?

Le sucre est une molécule très simple mais très importante, puisqu’elle est la nourriture principale du cerveau, lequel est le plus gros consommateur d’énergie de l’organisme par rapport à sa masse. Une des fonctions importantes du cerveau est de se préserver lui-même et de donner des instructions à l’organisme pour avoir une fourniture de fioul suffisant. Il est ainsi capable de suivre les taux de sucre dans l’organisme de façon très précise pour pouvoir se maintenir lui-même en bon état. Il va donc pouvoir aussi influencer les comportements qui vont permettre de maintenir ces taux de sucre.

D’où cette une de «20 minutes», que vous avez conservée, avec ce titre: «Mort de faim, il casse tout»…

Les médecins savent que les patients qui n’ont pas mangé vont être beaucoup plus irritables. Chez un patient souffrant par ailleurs de troubles psychiques, cela peut avoir des conséquences importantes. Une étude a également montré que les taux de sucre influençaient les relations dans le couple. On voit donc que ça joue des rôles importants sur les émotions et le comportement.

Le sucre, principale source d’énergie du cerveau... les nutritionnistes et les dentistes ne vont pas aimer…

Il faut trouver un compromis. Les apports de sucre ne se font pas uniquement par des sucreries. Tous les aliments contiennent des sucres qui vont être ensuite digérés et mis à disposition de l’organisme sous forme de substrats comme le glucose. On en trouve dans les fruits, les légumes, les viandes et pas uniquement dans les bonbons.

Qu’en est-il des émotions et de leurs liens avec le cerveau?

On peut noter une modulation des émotions par le métabolisme de l’organisme et les taux de sucre dans le sang. Cela fait écho à des hypothèses anciennes sur l’origine des émotions qui seraient en quelque sorte le reflet de l’état de l’organisme. Comment l’on se sent serait directement lié à comment l’organisme lui-même se sent, dans quelle situation il se trouve. Chacun peut expérimenter par exemple qu’être bien nourri influence l’état général émotionnel de l’individu. L’intérêt serait de trouver des mécanismes qui ensuite pourraient être utilisés pour traiter des maladies comme la dépression ou l’anxiété.

Vous faites un parallèle entre les émotions esthétiques et le plaisir d’un bon repas…

Nous avons découvert que certaines zones du cerveau, en principe plutôt dédiées à des fonctions avancées comme l’appréciation esthétique, contiennent aussi des circuits qui répondent à des signaux beaucoup plus simples sur l’état de l’organisme. Lequel pourrait bien influencer le jugement esthétique. Sans doute qu’à l’origine le cerveau était plutôt dédié à promouvoir la survie de l’organisme. D’autres fonctions beaucoup plus avancées sont ensuite apparues mais les circuits initiaux primitifs ont quand même été conservés, avec de nombreuses interactions. Ce qui expliquerait pourquoi par exemple de la nourriture disposée de façon artistique dans un plat sera jugée de meilleure qualité que la même nourriture disposée de façon aléatoire.

Qu’en est-il du lien entre le métabolisme et les pathologies dégénératives comme Alzheimer ou Parkinson?

Une hypothèse importante suppose l’influence d’une altération du métabolisme cérébral dans le processus de ces maladies. Ce qui laisse à penser qu’on pourrait, sinon trouver une cause, au moins avoir des moyens pour des traitements, pour de la prévention. Prévenir la neuro-dégénérescence mais aussi le déclin biologique, le déclin d’un certain nombre de fonctions cognitives, serait possible en jouant sur le métabolisme et la nutrition.

Voilà qui se rapproche d’une discipline très à la mode: la médecine anti-âge…

Ralentir le déclin des capacités physiologiques est un objectif médical intéressant dans la mesure où une proportion toujours plus importante de la population vieillit. D’autant que nous avons maintenant les moyens technologiques de faire des dépistages, des suivis de santé individualisés beaucoup plus précis et peut-être de trouver des marqueurs individuels qui permettent ensuite de prédire le déclin de telle ou telle fonction et d’agir en amont. Il est toujours plus facile de prévenir l’altération d’une fonction physiologique que de la restaurer. La médecine anti-âge comporte bien sûr nombre d’autres aspects différents. Comme de la médecine régénératrice qui vise à réparer ou à remplacer certains organes. Ou plus généralement la gestion de l’état de bien-être de la personne âgée.

Vous semblez avoir quelques doutes sur cette discipline…

Le terme regroupe beaucoup de choses pas toujours scientifiquement bien définies mais il faut saluer cet intérêt grandissant de la science et de la médecine pour la physiologie du sujet âgé, qui n’avait pas été très bien étudiée jusqu’ici. Longtemps la question de l’âge n’était pas prédominante. Maintenant que les populations vieillissent cela devient une préoccupation importante, du moins dans le monde occidental. Des instituts se créent, dédiés à l’étude des problèmes qui surviennent avec l’âge, et en parallèle l’ingénierie, la technologie fournissent de nouveaux outils. Cette combinaison va sans doute déboucher sur des avancées intéressantes dans le domaine.

Avec quelles conséquences?

Actuellement la situation sociale est liée au fait d’avoir une activité rémunérée. Avec le prolongement de la vie et de la santé, une partie grandissante de la population sera sans activité légitimement reconnue. Il faudra donc repenser le rôle de ces personnes dans la société.

En prolongeant la vie, on crée donc de nouveaux problèmes?

Quand on résout un problème en médecine, parfois on en fait apparaître d’autres. Mais il s’agit là d’un progrès naturel: depuis plusieurs siècles, l’espérance de vie connaît une augmentation continue et il ne semble pas que nous ayons atteint un plafond.

Le cerveau lui-même continue-t-il à évoluer?

Même si l’on a tendance à se voir comme l’élément le plus avancé de l’évolution, il n’y a pas de raison de penser que cela s’arrête. Sauf que le processus évolutif va peut-être être influencé par notre mode de vie. Les fonctions de survie sont devenues moins importantes, au contraire des fonctions cognitives, dans l’adaptation de l’individu à son environnement et à la société. On sait déjà que le fait de stocker les informations désormais plutôt sur internet que dans le cerveau a déjà modifié notre façon d’apprendre et de retenir des informations. Probablement que notre environnement technologique va influencer l’évolution de l’espèce humaine.

Dans quel sens?

Peut-être qu’au lieu de mémoriser, le cerveau va utiliser les ressources libérées pour d’autres fonctions, comme la capacité à analyser les informations.

Vous travaillez aussi sur les liens entre le cerveau et des pathologies comme le diabète et l’obésité…

On sait que ces maladies ont une influence sur les fonctions du cerveau, mais on connaît mal les mécanismes. On ne sait pas toujours dans cette histoire qui est la poule et qui est l’œuf, puisque les altérations des fonctions cérébrales peuvent aussi induire des maladies métaboliques. Les maladies psychiatriques s’accompagnent assez souvent d’altérations de la régulation métabolique. Il est clair que cela fonctionne dans les deux sens.

C’est pour cela que les dépressifs ont plus de risques de faire du diabète?

Les patients dépressifs ont en effet un risque augmenté de développer un diabète. Et les diabétiques ont un risque plus élevé de dépression… Là encore, les raisons de ces associations ne sont pas très bien comprises. Il y a sans doute aussi un lien génétique entre maladies métaboliques et psychiatriques. Des études ont montré que certaines anomalies génétiques pouvaient être associées chez des patients à la fois à des anomalies métaboliques et à des troubles psychiatriques. Non seulement il y a une interaction entre ces types de pathologies, mais peut-être aussi des causes communes au niveau génétique, qu’il serait intéressant d’élucider. 

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Matthieu Spohn