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14 juillet 2016

Nos Jeux olympiques à nous

La Fête fédérale de lutte ne se résume pas à des paysans s'empoignant la culotte dans la sciure. L'événement a une portée sportive, symbolique, nationale et identitaire qui attirera la grande foule à Estavayer-le-Lac (FR) fin août.

La lutte suisse n’est plus réservée qu’aux seuls paysans: aujour­d’hui, on retrouve tous les corps de métiers parmi les lutteurs. (Photo: Keystone)

Un immense bastringue, c’est ça qui fait plaisir.» Responsable de la communication pour la Fête fédérale de lutte qui se tiendra à Estavayer (FR) du 26 au 28 août prochain, Martial Messeiller ne cache pas son enthousiasme. Face au futur site, sur la base aérienne de Payerne (VD) – «90 hectares, il faut imaginer cent terrains de foot» – il évoque le stade provisoire qui se dressera bientôt là:

Les 52 000 billets sont déjà vendus, mais on aurait pu le remplir deux fois.»

Directrice de la manifestation, Isabelle Emmenegger explique que l’événement ne se résumera pas à des combats à la culotte ni à des empoignées dans la sciure. «Il y aura aussi le hornuss et le lancer de la pierre , mais surtout une grande fête populaire, avec des animations, des concerts, du yodel. La «Fédérale» rassemble un peu toute la population suisse, c’est en quelque sorte nos Jeux olympiques à nous. Sur les 52 000 spectateurs dans l’arène, 45 000 seront déjà là le samedi matin à 7 h 30.»

Quelque 250 000 visiteurs sont par ailleurs attendus. «Les gens qui n’ont pas pu avoir de billets pour l’arène ont quand même intérêt à venir, déjà rien que pour l’ambiance sur le site, dont l’entrée est gratuite», assure le président de la fête et ancien syndic d’Estavayer, Albert Bachmann. «On peut suivre les combats sur écrans géants, en buvant un verre. Et puis les billets ne sont pas nominatifs et peuvent s’échanger.»

N’allez pas dire à Isabelle Emmenegger que la Fête fédérale de lutte est avant tout une affaire de Suisses allemands.

C’était peut-être vrai autrefois, mais les Romands s’y intéressent de plus en plus, c’est en tout cas ce que je ressens.

Je suis d’ailleurs persuadée qu’ Estavayer 2016 va contribuer à mieux faire connaître et aimer la lutte dans la partie francophone du pays.» Albert Bachmann appuie le propos: «La mayonnaise est clairement en train de monter en Romandie, spécialement à Fribourg et dans la Broye. Ce que l’on constate aussi dans les différentes fêtes de lutte qui ont lieu en Suisse alémanique, c’est que les Alémaniques se réjouissent de venir en Romandie, d’abord au niveau sportif mais aussi pour faire la fête.»

L’autre réputation de la lutte suisse, c’est d’être un univers essentiellement paysan.

Avant, bien sûr, ça venait de l’agriculture, ça se pratiquait sur un tas de foin, ou bien dans l’herbe devant la maison, sous un tilleul, la sciure n’est venue que bien plus tard»,

concède Albert Bachmann. Si le monde paysan reste bien présent, il n’a plus l’exclusivité de l’arène: «Les derniers rois de la lutte n’étaient pas des paysans. Aujourd’hui on trouve tous les corps de métiers parmi les lutteurs, le vigneron, le menuisier, le charpentier, le boucher. Bien sûr surtout des métiers manuels. Mais on recrute dans les écoles auprès d’enfants qui n’ont évidemment pas encore choisi leur profession.»

Isabelle Emmenegger enfonce le clou: «Il y a aussi beaucoup d’étudiants désormais qui luttent. Et 40% des visiteurs des fêtes cantonales ou fédérales sont des femmes. Il y a d’ailleurs aussi des filles qui luttent, elles ont leur propre association, leur propre fête fédérale.» La directrice confie avoir elle-même «toujours été fan, avoir toujours suivi cette discipline qui reste un sport d’amateurs. On pourrait l’oublier avec l’importance des sponsors et l’impact médiatique que cela suscite, mais c’est pour des amateurs que nous organisons cette fête. Même si les lutteurs sont devenus des stars.»

Des stars certes, rappelle Albert Bachmann, mais qui devront se contenter de prix en nature: «animaux vivants, bicyclettes, fourneaux, etc. Il y a même une voiture.

On ne vient pas ici pour gagner de l’argent. Ce que j’admire toujours, c’est que ces sportifs sont très accessibles, ils se mélangent à la foule après un combat, vous serrent la main, discutent avec vous.»

N’empêche, la manifestation s’avère de taille XXL et aura nécessité le recrutement de 4000 bénévoles, qui sont appelés «les bosseurs». Pour réunir tout ce monde, Albert Bachmann a sollicité les centaines de sociétés sportives, culturelles, de chant ou de loisirs qui existent dans nos campagnes et nos communes. «La question qui revenait toujours c’était: est-ce qu’au moins on pourra aller voir quelques combats? C’est ainsi que nous avons réservé 1000 places pour les bosseurs dans l’arène.»

A noter que le site de la fête sera accessible dès le 12 août «pour que les gens puissent venir en reconnaissance». Albert Bachmann cherche une conclusion. Et la trouve: «Venez à la Fête fédérale. Un jour vous serez fier de pouvoir dire: j’y étais!»

«Aujourd’hui, je vis en partie de la lutte»

Benjamin Gapany, 21 ans, Marsens (FR)

Trois titres cantonaux, dix-sept couronnes dont deux alpestres, «les plus difficiles après la Fédérale»: malgré sa modestie toute gruérienne, Benjamin Gapany est une star de la lutte romande. «J’en vis aujourd’hui partiellement, avec trois importants sponsors et vingt-cinq heures d’entraînement hebdomadaire en hiver.»

Le reste du temps, ce solide natif de Marsens (FR) (1 m 89 pour 115 kilos, «dans la moyenne», comme il dit) travaille comme ouvrier agricole du côté de Sorens (FR). «Mais je vais reprendre des études l’hiver prochain comme agro-technicien. Avec l’idée de reprendre la ferme parentale plus tard.» Il est vrai que, malgré son parcours sportif déjà fourni, Benjamin Gapany n’a que 21 ans. Dont douze ans dans la sciure.

Jusqu’à 17 ou 18 ans, même si je faisais pas mal de podiums – une septantaine – la lutte restait une passion et un loisir. Puis je suis entré dans les actifs – les seniors – et les bons résultats se sont confirmés. C’est à ce moment-là que je suis en quelque sorte passé semi-pro.»

Le colosse fribourgeois rigole quand on lui ressort l’image d’Epinal du paysan rangeant sa fourche et allant s’entraîner avec sa culotte de jute sous le bras. «Comme la plupart des sports, la lutte suisse s’est largement professionnalisée. Il faut être très bien préparé techniquement et physiquement de nos jours, pour espérer des résultats bien sûr, mais aussi pour éviter les blessures.» Il sait de quoi il parle: à 15 ans, Benjamin Gapany a dû arrêter pendant près d’un an après deux vertèbres cassées. «Au moment de reprendre, j’étais en apprentissage à Soleure et je n’avais pas grand-chose d’autre le soir que l’entraînement.» A force de volonté et d’efforts, ce grave accident n’a bientôt plus été qu’un mauvais souvenir. «Aujourd’hui, je n’y pense plus du tout lorsque j’entre dans une arène.»

Le respect, l’ambiance, la tradition mais aussi les qualités athlétiques nécessaires: autant de points que Benjamin Gapany apprécie dans la lutte suisse. Elu meilleur lutteur romand en 2015, ce locataire du club bullois (mais qui s’entraîne aussi régulièrement du côté de Berne) nourrira naturellement quelque ambition à Estavayer. «La couronne fédérale reste l’objectif ultime. Mais je suis jeune, et je serai encore là en 2019.»

«Les Romands se serrent les coudes en tant que minorité»

Stéphane Haenni, 24 ans, Mézières (VD)

Ce Vaudois appartient aux quatre ou cinq Romands à être potentiellement qualifiés pour la «Fédérale» de fin août. «J’ai obtenu trois couronnes cette année, décompte le jeune boucher de Mézières (VD). A Genève, Eysins (VD) et à Aigle (VD). Normalement, il ne devrait pas y avoir de problème à me retrouver à Estavayer.»

Ses oncles pratiquaient la lutte suisse, mais c’est son cousin qui l’y a attiré. «J’avais 8 ans et cela m’a tout de suite plu. Même si ce sport est beaucoup moins connu à Mézières qu’à Oron (VD) où se situe le club où je m’entraîne, cette passion ne m’a jamais quitté. Je lutte pour moi avant tout.» Grosse saison de l’entraînement, l’hiver est pour lui partagé entre l’entraînement trois ou quatre fois par semaine et son travail à la boucherie familiale.

Avec son mètre 84 et ses 115 kilos, Stéphane Haenni a des allures de gros nounours auxquelles ses adversaires dans l’arène n’ont pas trop intérêt à se fier.

Je travaille particulièrement mon explosivité et la qualité de mes prises.»

A Estavayer, il n’y aura guère plus de 27 ou 28 Romands sur 280 compétiteurs. Autant dire qu’une vraie solidarité s’instaure entre ces lutteurs pourtant adversaires le reste du temps. «Nous nous connaissons tous et on se serre les coudes en tant que minorité, c’est normal d’essayer de mettre en avant la lutte romande qui reste encore un peu ignorée en dehors des campagnes.»

Avec déjà 19 couronnes en poche, le Vaudois a participé à deux «Fédérales». «En 2010, la première fois, j’étais très impressionné et j’ai été éliminé au bout de quatre passes. Trois ans plus tard, ça allait déjà beaucoup mieux et je suis arrivé jusqu’à six. Notamment parce que, l’air de rien, il peut y avoir plus de 10 000 personnes dans une fête alpestre. Cette année, je compte bien passer les huit passes», soit accéder à l’équivalent des finales.»

Johann Borcard, 22 ans, Broc (FR)

Sauf blessure ou autre catastrophe, cet ébéniste de Broc (FR) (mais originaire de Grandvillard (FR), précise- t-il) sera sur la liste des participants à Estavayer, qui sort début août. Une seconde «Fédérale» en tant qu’«actif» après celle de Berthoud (BE) où, «un peu stressé par les 50 000 spectateurs, j’ai moins bien marché le dimanche après avoir passé les éliminatoires.» Evidemment, comme tout lutteur s’entraînant sans relâche – dans son cas cinq fois par semaine en hiver – par passion, son graal reste la couronne suprême. «Mais pouvoir passer les huit passes serait déjà une réussite», philosophe-t-il. Sa passion a commencé à l’âge de 10 ans en suivant son meilleur copain d’alors à l’entraînement. «J’ai immédiatement adoré et je n’ai jamais arrêté depuis. Contrairement à lui.»

Le jeune homme a connu son lot de blessures, dont une fracture de l’humérus qu’il a mis huit mois à récupérer.

Avec les épaules et le dos, les blessures les plus fréquentes se situent quand même du côté des genoux et des ligaments.»

Il ratera la «Fédérale» de 2010, mais donc pas la suivante où il a fait mieux que de la figuration. «Je ne gagne rien avec ce sport et je ne suis pas une star en Gruyère même si la tradition de la lutte y est bien présente, région rurale oblige. On progresse seulement avec une combinaison de vitesse, de force et de technique pas évidente à obtenir. Seul un entraînement intensif et de la persévérance le permettent.» Travaillant à plein temps, Johann Borcard l’avoue: heureusement que son amie est compréhensive.

Il surveille de près son alimentation et travaille beaucoup sa souplesse, l’un de ses atouts. «J’ai également pas mal de souffle. Une passe dure environ six minutes, et ça peut être très long, surtout si l’adversaire est légèrement supérieur.»

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet et Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey, Laurent Nicolet

Photographe: Martine Dutruit