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20 février 2012

Nos vies de moineau

Jean-François Duval, journalisteJean-François Duval, journaliste
Jean-François Duval, journaliste.

Mon ami Max m’a dit:

– Il paraît que les jours de ta chronique sont comptés.

– La dernière paraîtra fin mars. Affaire de contrat.

– C’est ennuyeux, me dit-il, car je n’existais que grâce à toi.

– Que veux-tu, Max... apparaître, disparaître, voilà notre lot à tous. Tout n’est jamais que très momentané.

Il semblait si navré que sa vie ne tienne qu’à moi que je lui ai raconté l’histoire de ce moineau avec lequel, un soir de juin, j’avais lié une provisoire connivence à la terrasse d’un restaurant espagnol – trois minuscules tables branlantes sur un trottoir zurichois, avec sur la rue des trams qui passaient toutes les deux minutes, mais les trams zurichois sont si silencieux qu’ils passaient comme dans un rêve. Il faisait grand jour encore, et un moineau sans gêne était venu picorer mon pain que le garçon avait tout juste déposé dans une corbeille argentée, à côté d’un verre de vin.

Le moineau, perché sur le bord de la corbeille argentée, bougeait la tête aussi brusquement qu’un automate. De gauche. De droite. Puis droit devant – son œil me fixant alors un instant avant que son bec ne pique impoliment, à la vitesse de l’éclair, dans la fraîche mie du pain, pour y creuser un trou qui grossissait à vue d’œil, tout en guettant entre deux estocades mon air stupéfait.

Il sentait bien, le gredin, que j’étais son copain.

Bientôt, le garçon a déposé devant moi l’assiette commandée, un merveilleux agnello alla provenzale.

Sitôt qu’il fut reparti, l’oiseau revint se poser sur le bord de la corbeille. Apprivoisé, il s’invitait de plus en plus à ma table, comme un ami de toujours, tandis que je découpais les fines tranches de viande rosée, poussais du couteau un peu de riz sur ma fourchette, portais le tout à ma bouche, m’efforçant de faire tout cela avec la plus grande douceur, de crainte que mon nouvel ami ne s’envole et ne disparaisse à jamais; et lui-même, par un accord tacite, profitait de ces instants d’harmonie secrète pour piquer du bec au fond de la carrière de mie de pain qu’il avait si joliment mise en chantier.

Et puis tout à coup, il s’est envolé. J’avais cru notre amitié scellée, notre connivence établie: je l’avais brisée d’un rien, d’un frémissement de doigts, avançant un peu ma main vers la corbeille d’argent, croyant qu’il me permettrait de partager son miracle du jour.

Mais non! Je m’étais montré trop hardi pour lui qui s’y connaissait pourtant en hardiesse. D’un battement d’ailes aussi bref que la vie, il s’est enfui. Lui, si présent, tout à coup n’était plus là. Pour moi stupéfait, c’était comme si subitement quelque chose d’important manquait. Ce qui était parti avec l’oiseau, c’était le charme de l’instant – ce charme qui fait tenir ensemble les instants de la vie. S’en est-il lui-même senti privé? La minute d’après, par magie, il était de nouveau là, pattes finement posées sur le bord de la corbeille, et recommençant son manège.

Il se poursuivit tout le long de notre dîner. Tantôt, je cherchais des yeux celui qui me faisait si admirablement faux bond. Je le revoyais, oh, pas loin! à un mètre peut-être, perché sur la touffe d’un gros arbuste vert jaillissant d’un pot de terre aux airs importants. Tantôt il paraissait disparu à jamais. Et puis mais non, je l’apercevais là, de nouveau! Sur le coin de la nappe blanche, puis sautant d’un coup sur le bord de la corbeille, scintillante dans les derniers feux du soleil.

Pendant tout le repas, le moineau s’est ainsi matérialisé comme en pointillé, tantôt ici tantôt là – selon des trajets tout en fractures et lignes brisées. Parfois, il me regardait, guettant mes réactions et l’air de dire:

– Vois-tu comme on crée des instants d’harmonie? Vois-tu comment je profite de ta corbeille? Qu’attendre de plus de la vie? J’ai partagé ton pain. Et toi, profites-tu de mes visites? Que t’ai-je apporté?

Quand le garçon a déposé devant nous l’addition, j’ai eu le clair sentiment que nous nous acquittions tous les deux d’une même dette, avant que chacun ne s’envole de son côté.

Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs