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16 janvier 2015

Notre Charlie à nous

Pardon de vous décevoir mais le Charlie dont j’aimerais vous parler n’est pas celui que vous croyez. Il ne renverse pas les foules. N’est le symbole d’aucun mouvement de contestation. Personne n’en fera jamais sa photo de profil Facebook. Anonyme. Translucide. Prodigieusement insignifiant. Et pourtant, quelle place il a pris dans nos vies!

Portrait de Charlie
Charlie est une figure emblématique de la rue St-John.

Charlie, c’est le gars qui trie les poubelles en bas de la maison. Ouais. C’est son job, un laborieux passe-temps de retraité. Il jongle avec le carton, le plastique, les canettes et les déchets végétaux pour faire de St-John’s Place et ses Brownstones typiques une belle rue entretenue. Et pour payer son loyer.

Bravo et merci. Mais à vrai dire, on s’en balance un peu de ses talents de trieur-nettoyeur à toute épreuve. Ce qu’on aime chez ce géant afro-américain joliment dépenaillé surmonté d’un éclatant bonnet orange, comme un phare dans le brouillard, c’est tout ce qui le constitue. Dehors et dedans.

Charlie, c’est ce mec sans âge (qui a en fait 70 ans), veuf depuis 2008 (après quarante-cinq ans de mariage), dont les quatre enfants ne viennent apparemment pas lui rendre visite aussi souvent qu’il le souhaiterait. C’est ce gars, de loin le plus populaire du quartier, qu’on invite à Thanksgiving ou à Noël. Qui partage un whisky (souvent plutôt deux ou trois) avec les voisins comme d’autres iraient à la communion. Que l’on propulse au Paradis en lui offrant un Montecristo à mâchouiller pendant toute la journée et qui embaumera les environs.

St-John, c’est SA rue. Il y vit depuis cinquante ans. Y cultive des amitiés à tous les horizons, «Noirs, Blancs, Juifs, Arabes, Vous.» On aime le voir pointer, comme une flèche en ébène, derrière le perron de l’immeuble en remontant de l’école avec les gamins. L’entendre leur dire qu’il les aime:

Love you, guys.»

Qu’il nous aime aussi. S’enlacer, pour un tout pour un rien, en s’échangeant les pires banalités. Mon herpès nasal. Le jogging du jour. Le givre qui a fini par encroûter New York.

Charlie et nous, on se connaît depuis cinq mois seulement mais je crois que s’il lui arrivait un truc, ce serait notre place de la République: on se vautrerait pour le défendre en chantant la Marseillaise. Ou autre chose. Point de Kalashnikov, pas de foules scandant son nom, fort heureusement: Charlie n’est pas une effigie. Il est juste un mec ordinaire, un voisin quelconque, il est la beauté du geste, l’échange gratuit, l’essentiel qui émerge du superflu, chaque jour en bas de la rue.

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez