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27 août 2012

«Nous avons besoin d’une gouvernance mondiale»

Quelques semaines avant de prendre ses nouvelles fonctions à l’Université de Genève, Micheline Calmy-Rey analyse les enjeux géopolitiques de notre pays.

Micheline Calmy-Rey
Micheline Calmy-Rey: «Je suis très heureuse d’être de retour à Genève».

Quel bilan tirez-vous de votre vie politique?

La politique, pour moi, est un engagement qui ne cesse pas avec la fonction de présidente de la Confédération. Il perdure aujourd’hui. J’ai la faiblesse de penser que j’ai rendu la diplomatie suisse plus présente, plus visible et plus influente sur le plan international, durant mes neuf ans aux Affaires étrangères.

Sous quelle forme perdure votre engagement?

A présent, en ma qualité de professeure invitée à l’Université de Genève. J’ai acquis un certain nombre de savoir-faire et d’expériences que je me réjouis de partager avec les étudiants.

Comment êtes-vous parvenue à rendre la diplomatie suisse active et visible, alors qu’elle était transparente?

La Suisse a l’atout d’être neutre, de ne pas avoir de passé colonial, ni d’agenda caché, de ne pas faire peur, d’être crédible. Donc, pour augmenter notre influence, il fallait mettre en œuvre ces atouts. On vit dans un monde globalisé, interdépendant, les décisions prises ont des conséquences pour les autres. Le rôle d’une diplomatie est de permettre de faire valoir notre influence pour défendre nos intérêts. Et c’est ce que j’ai fait.

L’influence a servi aussi à jouer un rôle de médiateur sur la scène mondiale.

Les deux sont liés. Si vous êtes actif, crédible, en lien avec d’autres acteurs, vous avez la capacité de défendre vos intérêts matériels. Je prends l’exemple de la médiation que nous avons terminée en fin d’année dernière, entre la Géorgie et la Russie pour permettre l’entrée de cette dernière dans l’OMC. Les questions de poinçons sur les métaux précieux, de survol du territoire russe par les compagnies suisses relèvent de nos intérêts et ont trouvé des solutions dans la foulée de cette médiation.

Cela a fait beaucoup grincer des dents, les gens qui estimaient que ce n’était pas le rôle de la diplomatie suisse de le faire.

Il y a un certain nombre de milieux qui sont a priori réticents et abstentionnistes par rapport à la politique étrangère, qui pensent qu’on peut défendre nos intérêts en restant cachés derrière nos montagnes, voire en construisant un mur autour de la Suisse. Ce n’est pas une vision réaliste du monde d’aujourd’hui. Si vous voulez défendre de manière efficace, il faut être présent.

Vous avez choisi la voie politique plutôt qu’économique pour cela?

J’ai choisi les deux. On m’a appelée «Madame bilatérale» tellement j’ai défendu la libre-circulation des personnes, Schengen, les montants de solidarité avec les nouveaux membres de l’Union européenne. J’ai défendu bec et ongles la voie bilatérale et les accords européens, car ils touchent à des intérêts économiques évidents.

Le rôle de Présence Suisse n’est, lui, pas du tout économique.

La politique économique a tout à voir avec la politique tout court. Un Etat a une image, une crédibilité dans le monde et la défense des intérêts économiques y est liée. Lorsqu’il fallait négocier avec les Etats-Unis sur les questions fiscales, il était important que les Etats-Unis pensent qu’il valait mieux ne pas créer un conflit avec la Suisse, parce qu’ils travaillaient bien avec nous dans d’autres domaines, par exemple la négociation Arménie-Turquie.

Dans ce cas, un changement à la tête de la diplomatie d’un pays peut provoquer un coup de frein dans les relations internationales?

Je ne me suis pas levée un beau matin en me disant que les intérêts de la Suisse étaient ici et là et imposé cela à toute la Confédération. Les intérêts sont géo­stratégiques d’abord – donc la politique européenne est prioritaire – et cela n’est pas remis en cause par les personnes qui se succèdent. Les intérêts sont connus, juste mis en œuvre de manière différente, peut-être avec des priorités ou des nuances.

Micheline Calmy-Rey: « Pour moi, enseigner, c’est la chance d’avoir une vision jeune de la vie.»
Micheline Calmy-Rey: « Pour moi, enseigner, c’est la chance d’avoir une vision jeune de la vie.»

Comment êtes-vous arrivée à l’Université de Genève?

Ce projet existait depuis l’année dernière. C’est la suite logique de tout ce que j’ai fait jusqu’à maintenant. J’ai acquis une expérience, un savoir-faire que j’aimerais partager.

Que voulez-vous transmettre aux étudiants?

L’échange sera très intéressant. Pour moi, c’est la chance d’avoir une vision jeune de la vie, des changements dans le monde. Les jeunes sont le futur. Ils vont vivre dans ce monde globalisé qui se dessine. Ils vont comprendre les conséquences des décisions des institutions sur les Etats et sur nous. Nous avons construit une magnifique démocratie, où les gens peuvent influencer les décisions qui s’appliqueront à eux. Mais aujourd’hui, les risques sont globaux: le terrorisme, les catastrophes naturelles, les réfugiés, les épidémies... Ce n’est pas en prenant des décisions uniquement en Suisse que vous réglerez des questions de cette nature. Cela demande d’adapter notre gouvernance aux enjeux du futur, qui sont internationaux. Genève est extrêmement bien placée, car c’est là que se jouent tous ces enjeux: l’Organisation météorologique mondiale, qui s’occupe de changement climatique, le Conseil des droits de l’homme, la protection des personnes civiles dans les conflits, avec le Comité international de la Croix-Rouge, le développement durable avec le Conseil économique et social... Toutes ces questions ont été abordées lors de la Conférence de Rio+20 où je me suis rendue dans les bagages du secrétaire général des Nations Unies.

Mais le résultat n’a pas été à la hauteur de vos attentes...

Le résultat n’enthousiasme personne. Il a le mérite de ne pas marquer de recul par rapport à la première Conférence de Rio il y a vingt ans.

Vous souhaitiez y suggérer la création d’un Conseil de l’environnement. Cette idée peut-elle recevoir des soutiens?

Lors des travaux du Groupe de haut niveau mis en place par le secrétaire général, j’avais fait la proposition d’un Conseil du développement durable, sans modifier la charte des Nations Unies, en réformant la Commission du développement durable de l’ECOSOC. Le groupe a mentionné cette idée dans ses recommandations. Le compte rendu de la conférence ne la mentionne plus. Un forum politique, dont les contours doivent encore être précisés, est désormais censé remplacer dans deux ans la Commission du développement durable. La porte est ainsi ouverte à une réforme institutionnelle. On verra.

L’Université de Genève pourrait avoir un rôle à jouer alors?

Les étudiants d’aujourd’hui sont la première génération du monde globalisé. Ils joueront un rôle demain. Il appartient donc à l’Université de les y préparer.

Avez-vous là un rôle de lien entre les institutions internationales et l’université?

Les ponts entre les deux sont évidents. Je vais partager l’expérience d’une personne qui a travaillé au niveau international. Je fais partie du groupe de travail du secrétaire général sur la viabilité de l’environnement mondial. Je suis impliquée dans ces questions de gouvernance mondiale.

Comment définissez-vous la politique de paix?

Les conflits changent de nature. Les personnes civiles sont de plus en plus victimes de ces conflits internationaux ou civils. Le monde s’est doté de la charte des Nations Unies. La politique internationale possède des instruments, une architecture qui doit être renforcée. Prenez l’exemple du G20. Il a été créé par des Etats qui estimaient que l’ONU ne parvenait pas à gérer la crise économique et financière. Ou encore de la Syrie: pour avancer dans la recherche d’une solution à la crise, on organise une rencontre informelle à Genève.

Il faudrait un nouveau modèle? L’ONU n’a jamais empêché un conflit...

Elle a posé le Principe de la responsabilité de protéger, créé le Conseil des droits de l’homme. On a quand même fait des progrès. Mais l’humanité est toujours placée devant les mêmes questions: comment faire pour que les membres de la communauté humaine vivent ensemble dans la paix, la liberté et le bien-être?

Vous aborderez aussi la question du développement durable dans les cours: y a-t-il un lien?

A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la communauté internationale s’est donné comme objectif le bien-être, le plein-emploi. Il y a quelques années, on s’est rendu compte qu’il fallait ajouter l’objectif d’un environnement durable. Et nous savons que si nous n’avançons pas simultanément avec ces trois objectifs, nous n’assumons pas nos responsabilités à l’égard des habitants de la planète et envers les générations futures. Nous avons à réinventer les normes de notre gouvernance. A Genève, existe la Commission du développement durable, qui mérite d’être développée et réformée pour jouer ce rôle-là.

Cet enjeu reçoit un bon écho en Europe ou aux Etats-Unis, mais ailleurs, on n’en parle pratiquement pas.

C’est difficile pour tout le monde de se dire qu’il faut mettre en place une institution qui a la capacité de porter ce type de débats. Il ne s’agit pas d’enlever les compétences nationales, ce qui est toujours un peu la crainte.

Et pourtant, ce n’est pas ce que l’ONU a fait.

Aujourd’hui, le quart de l’humanité consomme les trois quarts des ressources, et donc les trois quarts qui restent réclament leur part du festin. L’enjeu est de les faire participer sans piller les ressources de la planète, qu’il en reste pour les générations futures. Cette question est urgente, mais il n’y a pas de consensus.

Quels rapports entretenez-vous avec Genève?

Ce canton me correspond, on y voit toutes sortes de gens, cultures, langues, religions qui s’y côtoient. Je suis très heureuse d’y être de retour. Je me suis beaucoup engagée pour la Genève internationale, pour le Conseil des droits de l’homme, pour renforcer l’infrastructure, notamment le site unique de l’OMC, en construction, la Maison de la paix. Pour faire de Genève une plateforme de discussion internationale: il y a eu trois «Geneva talk», entre les membres permanents de l’ONU et l’Iran. Les négociations entre la Géorgie et la Russie ont eu lieu ici… C’est ici que se discutent les questions du futur, de gouvernance, de substance.

Ce n’est jamais acquis?

Il faut toujours se remettre en question, car il y a une grande concurrence. La Genève internationale demande à ce qu’on s’en occupe, et c’est un travail permanent. Des pays sont prêts à mettre beaucoup plus d’argent pour accueillir les institutions internationales. On a la chance d’être le siège européen des Nations Unies, et qu’il y ait un certain nombre d’Etats qui tiennent à cette localisation. Les infrastructures deviennent vite obsolètes, il faut investir et préserver les conditions cadres, notamment les conditions de sécurité.

On a l’impression que le problème de Genève se situe plutôt dans ses transports en commun ou les logements.

Vous avez raison et j’y ajoute le problème du franc fort. Genève est devenue une ville chère pour les missions diplomatiques et les organisations internationales.

Vous avez encore beaucoup d’énergie à revendre.

Je n’ai jamais dit que j’étais fatiguée! Il était temps de passer à autre chose après neuf ans aux Affaires étrangères. Je me sens la volonté de faire autre chose.

Pas de retraite en vue alors?

Bah franchement, ce n’est pas vraiment ce qu’on appelle une retraite là!

Auteur: Mélanie Haab

Photographe: Fred Merz / Rezo