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27 mars 2017

Eveline 
Widmer-Schlumpf: «Nous devons veiller à ce que les générations se comprennent»

L’ancienne conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf reprendra le 1er avril prochain la présidence de Pro Senectute, qui fête son 100e anniversaire cette année. L’occasion de discuter avec elle du vieillissement, de la solidarité intergénérationnelle et de ce qui reste de sa période punk.

«Je me bats pour ce que je considère comme important et juste.»

Vous aviez dit vouloir vous effacer complètement de la vie publique après votre retrait du Conseil fédéral. Pourquoi faites-vous une exception pour Pro Senectute?

J’avais dit à l’époque que je voulais me donner une année pour décider de ce que je voulais faire à l’avenir. Depuis, j’ai choisi trois domaines dans lesquels je souhaite m’engager: Pro Senectute est le plus important d’entre eux. Je me suis toujours intéressée à la question des choix à faire pour avoir une vie bien remplie, même après la retraite. Parallèlement, j’œuvre dans les Grisons en faveur de la prise en charge des enfants et des adolescents, ainsi que des petits souffrant de malformations cardiaques. Ce sujet me touche de près, car c’est le cas de l’un de mes enfants.

L’engagement pour Pro Senectute vous tient donc particulièrement à cœur?

Oui, car nous devons veiller à ce que les générations se comprennent les unes les autres. J’ai moi-même grandi avec cette préoccupation. Mes grands-parents ont joué un rôle central pendant mon enfance: ce sont eux qui nous gardaient et nous aidaient quand mes parents étaient débordés. Plus tard, ma mère m’a à son tour beaucoup soutenue dans l’éducation de mes enfants. Sans elle, je n’aurais pas pu avoir le même style de vie. Tout le monde profite de la solidarité intergénérationnelle. Et nous avons aussi à apprendre de nos enfants: un jour que je disais un peu abruptement à mes parents ce qu’ils devaient faire, mon fils, alors âgé de 10 ans, est intervenu: «Maman, tu devrais te montrer plus patiente avec grand-père et grand-mère.» Il avait mieux compris leur situation que moi.

Votre engagement est-il donc motivé essentiellement par des raisons personnelles?

Pas seulement. La politique en matière de vieillissement et la prévoyance vieillesse m’ont toujours intéressée, notamment les questions sociales.

Vous êtes-vous fixé des objectifs particuliers à atteindre?

Consolider ce qui a fait ses preuves et contribuer à adapter l’organisation aux besoins en constante évolution. Aujourd’hui, les personnes âgées restent beaucoup plus longtemps mobiles et en bonne santé qu’avant et elles souhaitent également continuer à vivre chez elles même jusqu’à un âge avancé. C’est pourquoi nous devons développer d’autres formes d’aide, parfois nouvelles.

Par exemple?

Il existe aujourd’hui déjà des projets-pilotes, notamment des formes de logement intergénérationnel visant globalement à reproduire les grandes familles d’autrefois. Je trouve également très prometteur le concept de prévoyance-temps: les jeunes ou jeunes seniors disponibles s’occupent de personnes très âgées et se constituent ainsi un capital-­temps qui leur permettra à leur tour de bénéficier d’un soutien lorsqu’ils vieilliront. Il s’agit là d’une approche passionnante! Nous devons repenser les solutions qui fonctionneront demain. Lorsqu’on songe que le nombre d’octogénaires en Suisse aura doublé d’ici à 2030, on comprend facilement qu’il faudra plus de bénévoles pour assurer le soutien nécessaire. Les organisations telles que Pro Senectute auront alors un rôle important à jouer.

La solidarité intergénérationnelle fonctionne-t-elle encore?

Elle fonctionne certainement encore au sein des familles, peut-être même mieux qu’avant. Pour de nombreux grands-parents, donner un coup de main est une évidence. Mais dès que l’on quitte le cercle familial et que l’on se retrouve sur le terrain social, de grosses tensions entre générations apparaissent. Le sujet n’est certes pas nouveau, mais les débats à cet égard s’intensifient. Nous devons donc nous y intéresser. Mais là encore, il existe des projets intéressants, notamment lorsque des écoliers ou des étudiants apprennent à des septuagénaires à se servir d’un ordinateur ou d’un Ipad.

Pro Senectute fête ses 100 ans cette année. Quelle est d’après vous la plus grande réalisation de l’organisation?

La fondation a joué un rôle essentiel dans l’introduction de l’AVS, puis, plus tard, du 2e pilier. Une fois ce service universel créé, l’organisation a développé l’offre de prestations destinées aux personnes âgées que nous connaissons aujourd’hui, qui va des cours de sport à la livraison de repas, en passant par l’aide prodiguée pour remplir sa déclaration fiscale. Toujours dans l’idée de permettre au plus grand nombre possible de personnes âgées de vivre chez elles, avec un maximum d’autonomie et sans tomber dans la solitude.

Ces offres sont-elles également abordables pour les plus pauvres?

Les tarifs pratiqués sont vraiment avantageux et à la portée de toutes les bourses. Dans le canton de Lucerne, une heure de gymnastique coûte par exemple 5 francs et il est possible de faire remplir sa déclaration fiscale pour un montant minimal de 50 francs.

Etes-vous satisfaite de la réforme de la prévoyance vieillesse que vient de voter le Parlement?

Oui, il faut absolument réformer le 1er et le 2e pilier dans le cadre d’un paquet global garantissant un équilibre social. Désormais, la question centrale est de savoir comment convaincre les jeunes que ce système est si bien pensé qu’ils pourront en profiter eux-mêmes un jour. Il est décisif de montrer que nous sommes encore en mesure de mettre en œuvre un projet d’une telle envergure. Un projet qui, je tiens à le souligner, n’est pas conçu seulement pour les rentiers actuels, mais pour celles et ceux qui prendront leur retraite dans dix, vingt ou trente ans.

Pensez-vous qu’il soit devenu plus difficile pour les politiques de faire passer de grands projets?

La tendance semble en effet indiquer qu’il est devenu plus difficile de trouver des solutions à long terme, et pas simplement au jour le jour. Au lieu de débattre à n’en plus finir de sujets d’actualité, nous ferions mieux de nous intéresser aux éléments qui seront importants dans cinq ou dix ans. C’est exactement ce que fait la réforme de la prévoyance vieillesse. Ma stratégie personnelle à Berne a toujours été de contribuer à faire émerger des solutions, même lorsque certains de leurs aspects semblaient inaboutis. L’essentiel, c’est qu’elles soient approuvées par la majorité. Mieux vaut en effet une décision qui devra peut-être être adaptée ultérieurement que pas de solution du tout.

Quelle est l’influence de Pro Senectute dans ces discussions politiques?

Pro Senectute s’est fortement engagée pour la réussite de la réforme des deux piliers dans le cadre d’un paquet global. Elle a fourni des documents et des calculs et apporté des éclairages importants dans le débat.

Son influence est-elle accrue par la présence d’une ancienne conseillère fédérale à sa tête?

J’ai pu me rendre compte moi-même au cours de ma carrière politique que l’influence de la fondation était déjà bonne, du fait de son vaste réseau. Le nom de la personne qui la dirige ne pèse donc pas de manière déterminante.

Votre intervention dans la campagne sur la réforme de la fiscalité des entreprises en février dernier a montré que vous restiez une personnalité influente. Certains pensent même que votre prise de position a été décisive dans la victoire du camp du non...

Les jalons avaient déjà été posés au Parlement et je n’ai donné aucune consigne de vote. La tempête médiatique m’a surprise également, d’autant que d’autres anciens conseillers fédéraux s’expriment eux aussi régulièrement sur des thèmes d’actualité.

Vous suivez aussi la politique internationale. La situation mondiale actuelle vous préoccupe-t-elle? Ou estimez-vous qu’il ne s’agit que d’une période transitoire?

Ce qui se passe actuellement est assez inquiétant. Nous devons prendre conscience que la période de paix et de stabilité qu’a vécue l’Europe à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, grâce notamment aux Etats-Unis, n’est plus aussi évidente. Nous traversons aujourd’hui une phase qui suscite de nombreuses inquiétudes et interrogations, en particulier chez les jeunes. J’appartiens à la génération qui a sans doute connu la situation la plus enviable. Après nos études, les emplois nous tendaient les bras et leur sécurité était acquise; tout allait vers le mieux et dans le sens du progrès. Nous étions très privilégiés et c’est justement pour cela que notre génération se doit de se soucier du sort de la suivante. Ce qui implique au moins que nous ne fassions pas peser de charges supplémentaires sur elle.

Compte tenu des incertitudes politiques actuelles sur le plan mondial, comment jugez-vous la situation de la Suisse?

Notre système politique est l’un des meilleurs du monde, car il s’appuie sur des équilibres très fins. Dès que le balancier penche dans un sens ou dans l’autre, il finit toujours par retrouver son point d’ancrage. Cela garantit la stabilité considérable du système, précieuse en ces temps agités. Davantage qu’une fiscalité avantageuse, c’est également cet aspect qui attire les grandes entreprises dans notre pays.

Y a-t-il des aspects de la vie de conseillère fédérale qui vous manquent?

Les étapes précédentes de ma vie appartiennent au passé. Je préfère regarder vers l’avant que dans le rétroviseur. Globalement, c’était une belle période.

On sait que votre élection au Conseil fédéral vous a valu quelques solides inimitiés au sein de l’UDC. Cet épisode vous a-t-il pesé ou bien vous a-t-il laissée de marbre?

Cela m’a certes pesé, mais j’ai appris à vivre avec. J’ai toujours pu continuer à travailler de façon professionnelle avec l’UDC, tant au sein du Conseil fédéral que des commissions.

Qu’est-ce qui vous aide dans ce genre de situations difficiles?

Je crois avoir les pieds bien sur terre et savoir prendre du recul ainsi que faire la distinction entre les aspects affectifs et objectifs. Bien sûr, j’ai toujours pu compter sur le soutien de mes proches lorsque je conciliais vie familiale et vie professionnelle. Même si j’aime m’occuper de mon foyer, je pense que ce travail est important et précieux, notamment au sein d’une famille nombreuse. Avant même notre mariage, mon mari et moi avions discuté du rôle que nous voulions y jouer. Ma priorité était claire: avoir toujours suffisamment de temps à consacrer aux enfants.

Avez-vous déjà discuté avec votre famille de vos souhaits si vous avez besoin d’aide plus tard?

Oui, j’en discute régulièrement avec eux. Il faut apprendre à parler ouvertement, même des sujets plus délicats. L’exemple de ma mère m’a montré les limites du maintien à domicile. Lorsqu’une personne est totalement dépendante, la famille ne peut généralement plus gérer la situation: il faut alors faire appel à du personnel qualifié. Mon mari et moi avons donc décidé que, tant que nous serions mobiles, nous accepterions le soutien de nos enfants pour rester chez nous, comme nous l’avons nous-mêmes fait avec nos parents et nos grands-parents. Mais si notre état venait à s’aggraver, nous solliciterions une aide professionnelle afin de ne pas être un poids pour notre famille. Dans ce genre de situations, Pro Senectute peut être d’un grand secours.

Vous avez apparemment été punk dans votre jeunesse. Vous aviez toute la panoplie qui va avec?

Oui, quand j’étais au gymnase, j’étais toute peinturlurée. (Rires) Cela a été une période difficile pour mes parents.

Le mouvement punk est le symbole de la rébellion. Vous en reste-t-il des vestiges?

Peut-être dans ma façon de me battre pour une cause qui me tient à cœur et que j’estime juste. Je fais alors preuve d’un engagement sans faille, même si cela n’est pas consensuel.

Texte © Migros Magazine – Ralf Kaminski et Sabine Lüthi

Auteur: Sabine Lüthi, Ralf Kaminski

Photographe: Lea Meienberg