Archives
12 mars 2012

Nous, êtres d’intuition

Drôle d'animal que l'homme, qui doit à la fois croire et ne pas croire en lui-même! De Sherlock Holmes à Clint Eastwood, incursion dans les méandres de l'âme.

Jean-François Duval
Jean-François Duval, journaliste

Les Aventures de Sherlock Holmes, nées sous la plume de Conan Doyle en 1887, figurent parmi les lectures qui ont enchanté mon enfance. Ces temps-ci, on prend ce personnage, prototype du détective privé, très au sérieux; plus d’une demi-douzaine d’ouvrages lui sont consacrés, parmi lesquels: La méthode de Sherlock Holmes: de la clinique à la critique, par Dominique Meyer-Bolzinger, Sherlock Holmes & Cie – détectives de l’inconscient, de Patrick Avrane, Conan Doyle contre Sherlock Holmes, d’Emmanuel Le Bret et Le Mystère Sherlock, par J.M. Erre. J’en oublie.

Au cinéma, le détective vient aussi de refaire son apparition avec les films Sherlock Holmes 1 et 2, qui le trahissent d’abominable façon (Holmes y perd tout son côté hautement cérébral pour devenir un simple homme d’action). La télévision n’est pas en reste: des séries comme Les Experts,Mentalist ou Glades sont clairement inspirées par les méthodes d’investigation et de déduction scientifiques que Holmes, le premier, avait mises au point. Quel engouement! Nous aimons Holmes parce que, croyons-nous, il perce les secrets du réel.

Attention cependant. Ce qui est aujourd’hui intéressant dans tout cela, c’est que la méthode psycho-scientifico-déductive de Sherlock Holmes, contrairement à ce qu’on imagine, trouve beaucoup moins racine dans une rationalité «objective» que dans toutes sortes de croyances auxquelles on souscrit préalablement et selon lesquelles il existerait quelque logique souterraine des choses. Sur la foi de pistes, de traces et d’indices, notre esprit serait capable de dévoiler cette logique. Comme s’il devait toujours y avoir, par définition, autre chose à révéler.

Cette méthode, qui tient de la reconstruction, est hasardeuse. C’est une propension de l’esprit humain qui peut l’amener aux pires confusions (les animaux, au contraire de nous, ont au moins leur instinct comme garde-fou). Elle mène aussi bien à de délirantes «théories» du complot qu’à la méthode psychanalytique (honnêtement pleine de bonne volonté) et à toutes sortes de croyances irrationnelles… Conan Doyle en fut la première victime, qui croyait aussi bien au spiritisme et à la médiumnité qu’aux vertus de la police scientifique (une veine largement exploitée aujourd’hui encore par la série Medium).

Un film que j’ai vu dernièrement en DVD m’a irrité. Il s’agit d’Au-delà, réalisé par Clint Eastwood. Le cinéaste s’y plaît à tout mélanger: histoires de «lumière blanche» au fond d’un tunnel dans les expériences de mort rapprochée (il existe de simples explications biochimiques), tables tournantes, don de médiumnité, possibilité d’entrer en communication avec les morts…

Au fond de tout cela règne une idée phare, celle d’une faculté en effet consubstantielle à l’animal humain: l’intuition. S’il n’était pas d’une nature largement intuitive, c’est vrai, l’homme ne parviendrait jamais à rien. C’est grâce à elle, l’intuition, qu’il fore sa route au travers du futur. C’est elle, l’intuition, qui l’amène à forger des hypothèses dans tous les domaines. Certaines ne sont que billevesées, d’autres ont une qualité poétique. Celles qui prétendent à l’objectivité scientifique devraient cependant toujours passer par l’épreuve du feu de l’expérience, laquelle exige qu’en répétant celle-ci on obtienne toujours, avec certitude, les mêmes résultats (en quoi communiquer avec les morts ne relève pas vraiment de l’expérience scientifique). Quoi qu’il en soit, nos intuitions devraient toujours être maniées avec des pincettes, inspectées à la loupe. Voilà, toujours regarder les choses à la loupe! c’est la grande leçon de Mr Holmes, qui méritait bien de le faire entrer dans l’histoire.

Mais tout de même… Quel drôle d’animal que l’homme, cet animal qui est à la fois tenu d’avoir des intuitions, et de s’en méfier à chaque instant. De construire le réel, et de le déconstruire presque simultanément. Au fond, on comprend la satisfaction qu’il peut avoir le soir à poser sa tête sur l’oreiller, et à s’endormir rapidement.

Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs