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2 mars 2015

«Nous ne sommes pas des sauveurs»

Alors que les avalanches ont déjà fait plus de vingt victimes en Suisse cette saison, les équipes de secours d’Air-Glaciers à Sion sont sur leurs gardes vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Un hélicoptère posé au sommet d'une montagne photo
Le pilote Jean-Louis Locher aux commandes d'un Lama près de la cabane du Club alpin suisse de Tracuit (3256 m).

Dans un ciel sans nuage, le soleil illumine les cimes blanches des montagnes valaisannes. Le paysage est grandiose. Il faut dire que la neige est tombée en abondance au début février dans les Alpes. «Vous avez de la chance, cela va être une belle journée», sourit Patrick Fauchère, chef des pilotes d’hélicoptère d’Air-Glaciers, en nous accueillant à la Maison FXB du sauvetage à Sion. Il est 8 heures du matin. Le danger d’avalanche est de 3 sur 5. A l’heure où nous écrivons ces lignes, la mort blanche a déjà fait vingt-cinq victimes cet hiver en Suisse, dont huit en Valais, selon l’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches (SLF).

L’atmosphère dans les locaux est pourtant bon enfant. Mais le calme n’est qu’apparent. Quelque mille cinq cents missions de sauvetage sont opérées depuis la base sédunoise chaque année.

Durant les plus grosses journées, nous pouvons en faire jusqu’à trente par jour»,

commente Patrick Fauchère. Pour y arriver, une quarantaine d’employés s’affairent: pilotes, assistants de vol, médecins, mécaniciens, opérateurs, guides sont sur le qui-vive. Prêts à grimper dans l’un des cinq hélicoptères disponibles sur la base ce jour-là.

«Le sauvetage c’est quelque chose de très précis, mais qui demande beaucoup d’improvisation», explique le chef des pilotes. Il est difficile, voire impossible de planifier une journée de travail. Du moins concernant les opérations de secours (25% des activités d’Air-Glaciers). Le transport de matériel – bois, ravitaillement de cabanes, remontées mécaniques, sulfatage – peut quant à lui être prévu (60%). Le reste est consacré aux vols de plaisance.

Au sol, l'assistant de vol Diego Martins aide le pilote lors du transport d'un canon à neige dans la région de Sion photo.
Au sol, l'assistant de vol Diego Martins aide le pilote lors du transport d'un canon à neige dans la région de Sion.

Transfert de blessé, sauvetage et livraison

Et c’est justement lors d’un transport de matériel que nous embarquons à bord d’un hélicoptère Lama. Il est 8 h 10. Une équipe a la (lourde) tâche de déplacer un canon à neige de 670 kilos sur la piste des Mayens, au-dessus de Veysonnaz. Mieux vaut avoir le cœur bien accroché et… l’estomac vide! Le vol est épique et les montagnes enneigées sont étincelantes depuis là-haut. Le bruit de l’engin est, quant à lui, assourdissant. Il jure avec le calme enivrant des sommets. Pas le temps de rêver. Le pilote Jean-Louis Locher et les assistants de vol Jérémie Broccard et Diego Martins mettent ensuite le cap sur Zinal. «Nous devons aller apporter des batteries à la cabane de Tracuit (3256 m).» Le travail est physique. La dextérité de l’équipe indéniable.

De retour à la base, nous nous rendons dans une grande pièce vitrée où le téléphone de la centrale d’alarme a commencé à sonner. Depuis le poste de contrôle, la secrétaire aux opérations, Nathalie Chatriant, distribue les appels. Les membres de l’équipe de sauvetage sont mis en conférence téléphonique. «Allô, un transfert de blessé de l’hôpital de Monthey à Zurich? D’accord, on part en standard complet (ndlr: pilote, assistant de vol et médecin)», répond Patrick Fauchère. Il est 9 h 50. A peine le temps d’enfiler sa veste rouge que le pilote est déjà sur le tarmac. «Nous avons entre cinq et dix minutes entre le coup de fil de la centrale et le départ.» L’hélicoptère rutilant jaune et rouge décolle de l’aéroport de Sion dans un bruit tonitruant.

Un hélicoptère modélisé à la base de Sion photo.
Décoration à thème à la base de Sion.

Une autre équipe part quelques minutes plus tard. «Un homme s’est blessé sur une piste à Thyon, il s’agit apparemment d’une fracture ouverte du tibia», dit calmement Gérald Mathys. Casque sur la tête, physique athlétique, visage hâlé: il est l’archétype du guide de montagne. «Je pars avec mes skis, car une fois le patient dans l’hélicoptère, il n’y a plus assez de place pour moi. Je dois donc être mobile pour éventuellement rejoindre une télécabine», lance-t-il depuis un hangar où baudriers, cordes, pelles, sondes sont savamment rangés. Aussi, la Maison du sauvetage assure différents types de missions: les accidents en montagne et sur les routes. Les recherches en général, mais aussi les interventions sur les cours d’eau ainsi que les évacuations. De quoi occuper les troupes. La preuve: à 11 h 30 presque tous les hélicoptères sont en vol.

La base s’anime à nouveau sur le coup de midi. Les employés se retrouvent pour manger ou pour se détendre dans un canapé qui fait face à la piste. C’est là que nous retrouvons l’équipe partie le matin à Thyon. «L’hélicoptère est venu me chercher à mon cabinet, raconte le médecin Stéphane Zufferey. Nous avons ensuite pris contact avec les patrouilleurs: ils nous ont donné les premières informations sur l’état du patient. Sur place, on a fait un bilan. Le skieur se plaignait de grosses douleurs: 8 sur 10. Fracture ouverte du tibia. On lui a donné un analgésique pour qu’il supporte le vol.» A peine le temps de finir sa phrase que le médecin est appelé pour un autre secours à Montana. «C’est une journée bien remplie, mais normale pour la saison», sourit Patrick Fauchère en mangeant une glace entre deux sauvetages.

Un métier de passion

Anouschka Goetschi, seule femme assistante de vol de la base photo.
Anouschka Goetschi, seule femme assistante de vol de la base.

Le calme et la bonhomie des employés d’Air-Glaciers contrastent avec le métier. Stressant. Dangereux. Des sauveteurs de la compagnie sont décédés durant des missions. Alors, qu’est-ce qui pousse ces nombreux hommes et ces quelques femmes à choisir cette activité? A l’unisson, ils répondent «la passion». Celle de la montagne, celle de sauver des vies ou celle des hélicoptères. Ou les trois à la fois.

C’est le cas d’Anouschka Goetschi, seule femme assistante de vol de la base. Sur son mollet trône un hélico tatoué en noir et blanc. «Je réalise mon rêve même si ce n’est pas toujours évident d’être une fille dans ce métier, il faut beaucoup s’affirmer», confie-t-elle. Pour Raphy Richard, chef technique pour les guides: «Il faut arrêter de dire que c’est un métier dangereux. Je prenais plus de risques en étant bûcheron qu’en étant guide, s’énerve-t-il. Mais une chose est sûre: les gens qui font ce métier sont des passionnés.»

Il y a aussi beaucoup d’humilité, voire de pudeur dans la bouche de ces anges gardiens du ciel. Aussi, à la question, combien de vies pensez-vous avoir sauvées, Patrick Fauchère – qui fait ce métier depuis 1982 – répond sans l’ombre d’une hésitation: «Je ne sais pas. Par contre, je peux dire que j’ai donné un coup de main à plus de 3400 personnes», dit celui qui a plus de dix mille heures de vol à son actif. Et ajoute:

Nous sommes des sauveteurs. Pas des sauveurs.

L’équipage part toujours en se disant: on va faire du mieux que l’on peut sans juger. Ensuite il y a une part de destin. Dans une même chute, pourquoi certains s’en sortent indemnes alors que d’autres ne survivent pas?»

Le pilote dit ne pas vouloir se rappeler les mauvais souvenirs, «même si certains sauvetages sont difficiles à oublier. Ce sont des cicatrices. Des marques dans nos chairs.» Si l’émotion est palpable, il n’est pas question de s’apitoyer sur son sort. N’est pas montagnard qui veut. Valaisan non plus. Il est d’ailleurs temps pour le pilote et son équipe de partir sur un sauvetage à Châtel. Il est 15 h. Le soleil est plus doux. Bientôt il disparaîtra derrière les cimes des montagnes. Pour l’équipe de permanence, la journée se terminera le lendemain. Sur le qui-vive. Jusqu’au bout. Et malgré tout.

Auteur: Emily Lugon Moulin

Photographe: Beat Schweizer