Archives
30 novembre 2015

«Nous ne voulons pas que les économies touchent nos clients»

Andreas Meyer, le directeur général des CFF, se bat actuellement sur de nombreux fronts: il a l'intention d’assurer les gares contre les attaques terroristes, doit économiser 550 millions de francs et veut améliorer le confort des voyageurs. Sans compter le nouvel horaire CFF qui entre en vigueur le 13 décembre.

andreas meyer patron des cff photo
Selon Andreas Meyer, les passagers se sentent plus en sécurité grâce à la présence de la police des transports.

Vous sentez-vous encore en sécurité dans le train?

Tout à fait sûr! Pourquoi?

Après les attentats de Paris, certains voyageurs doivent se demander si les CFF ne pourraient pas être eux aussi la cible des terroristes...

Les événements de Paris sont horribles, mais la situation est encore relativement sûre en Suisse. Nous pouvons compter sur une police des transports forte de plus de 260 éléments et nous collaborons étroitement avec les polices cantonales et le Service de renseignements de la Confédération. Sans compter que nous redoublons bien sûr de vigilance.

Comment gérez-vous de pareils événements?

Il convient de séparer le côté personnel et le côté professionnel. Sur le plan professionnel, je m’intéresse avant tout à l’impact sur nos clients et à la situation de nos collaborateurs à Paris. Dans des périodes comme celle que nous vivons, je suis extrêmement heureux de pouvoir compter sur eux. Le responsable du service de sécurité m’a informé dans les plus brefs délais qu’aucun membre de notre personnel n’avait été touché.

Et quelles questions vous posez-vous personnellement?

Je me suis bien entendu demandé si j’en avais fait assez, notamment au niveau des mesures préventives. Je suis content d’avoir insisté pour créer la police des transports et de m’être investi pour qu’elle soit armée. On m’a d’ailleurs informé aujourd’hui même que de nombreux clients remerciaient encore davantage en ce moment la police des transports d’être présente. L’expérience montre que le sentiment de sécurité augmente sensiblement quand les passagers voient nos hommes patrouiller dans les trains ou les gares.

On a pourtant entendu récemment que vous vouliez réaliser des économies sur le personnel de sécurité. Est-ce envoyer le bon signal en ces temps agités?

C’est absurde! Il y a quelques années, nous avions des équipes de deux personnes pour l’accompagnement des voyageurs dans certains trains à risque. Mais comme nous manquions de contrôleurs, la seconde était souvent un collaborateur de Securitas. Aujour­d’hui, nous avons plus de contrôleurs, ce qui nous permet de nous passer des Securitas. Voilà la vérité!

Vous avez l’intention d’assurer les gares. Est-ce bien nécessaire?

Les gares sont évidemment assurées depuis longtemps. Mais nous avions prévu il y a quelques mois déjà d’adapter notre degré d’assurance. Les événements récents ont montré qu’il était temps de mettre cette mesure en œuvre même si elle n’a aucun rapport direct avec Paris. De nos jours, il est tout à fait normal d’assurer son parc immobilier, par exemple contre les attaques terroristes.

D’un autre côté, vous devez économiser environ 550 millions de francs d’ici à 2020. Dans quels domaines allez-vous opérer des coupes claires?

Nous ne devons pas réaliser des économies, nous le voulons. Bien qu’une augmentation des tarifs soit prévue en 2017, nous devons changer notre façon de voir les choses. Si nous augmentons continuellement les prix, l’attractivité du rail par rapport aux autres moyens de transport public en pâtira. Nous nous penchons sur le bon équilibre prix/prestation pour nos clients. Nous devons faire des économies qui ne touchent pas les clients, notamment en misant sur l’efficacité dans le domaine des achats et en traquant les doublons dans l’administration.

Les postes administratifs ont pourtant pratiquement doublé depuis votre entrée en fonction. Est-ce à dire que vous corrigez vos erreurs passées?

Pas du tout! Avant mon arrivée, on ne savait même pas exactement combien de personnes travaillaient par exemple aux ressources humaines ou aux finances. Naturellement, nous avons aussi créé et professionnalisé de nouvelles fonctions, qui auparavant étaient gérées par les unités centrales, à l’exemple des ressources humaines ou de la compatibilité. Ces tâches sont effectuées actuellement par moins de personnes et à moindres coûts. J’y ai mis de la transparence. N’oublions pas non plus que ce sont les gens de l’administration qui planifient la mobilité de demain et qui font les horaires.

Le changement d’horaire prévu cette année est le plus ambitieux depuis 2004. Existe-t-il un scénario du pire?

Nous n’y pensons même pas. Mais il est possible que nous connaissions quelques petits soucis initiaux sur certaines correspondances. Nous allons donc mobiliser du personnel supplémentaire pour prêter assistance aux clients en cas de difficultés.

A l’intérieur du triangle Bâle-Berne-Zurich, les trains directs n’attendront dorénavant plus les correspondances. Cela va fâcher vos clients...

J’ai lu cela dans la presse, mais c’est inexact. La vérité, c’est que nous allons organiser le trafic de façon à ce que moins de gens manquent leur correspondance. Comment? En faisant partir les trains à l’heure. Et si cette mesure devait péjorer la situation au niveau des correspondances, nous la supprimerions.

Les Romands ont aujourd’hui déjà l’impression que les CFF taillent dans les prestations. Il n’y aura par exemple plus de ligne directe reliant Delémont à Neuchâtel, Lausanne ou Genève...

C’est une situation transitoire, que je regrette. Nous prévoyons aussi d’investir trois milliards de francs dans l’extension du réseau en Suisse romande avec le projet Léman 2030. N’importe quelle autre compagnie aurait arrêté l’exploitation pendant les travaux, mais nous, nous continuons à faire circuler les trains. Nous sommes en train de discuter des mesures pour améliorer la situation avec les cantons de Bâle-Campagne et du Jura.

Etait-il bien nécessaire de réaliser ces travaux en même temps à Genève et à Lausanne?

Nous avons bien réfléchi au calendrier des travaux. Les choses se feront par étapes. Mais il est impossible de créer des voies supplémentaire tout en maintenant intactes les capacités des gares.

Votre bonus augmente-t-il si les trains sont à l’heure?

Il est vrai que la ponctualité est un aspect de l’accord que j’ai passé avec la Confédération. Mais elle profite aux clients. Cela n’a rien à voir avec mon bonus.

Avec 1 million de francs par an, vous êtes désormais le CEO d’une entreprise publique touchant le salaire le plus élevé. Comment faites-vous pour expliquer à votre personnel qu’il devra se serrer la ceinture?

Ce n’est pas moi qui décide de mon salaire. Tous les salaires versés aux CFF sont conformes au marché.

On vous a vu récemment ramasser des déchets sur les voies. Les CFF peuvent-ils s’offrir le luxe d’affecter leur collaborateur le plus cher au service d’entretien?

Nous dépensons 160 millions de francs par an pour assurer la propreté de nos installations. On peut aussi demander aux clients d’abandonner moins de déchets, afin d’apporter leur contribution à un chemin de fer plus propre et meilleur marché. Ma participation au ramassage nous a aussi permis de faire passer le message à un large public. C’était par ailleurs une façon de témoigner ma reconnaissance aux 3200 employés du service de nettoyage, qui doivent parfois récupérer des choses fort peu ragoûtantes… Cela fait également partie de mon travail, tout comme de répondre à vos questions.

Parlons de l’avenir. A quoi ressembleront les CFF en 2030?

Ils se chargeront d’organiser la mobilité pour vous. Cela vous permettra de prendre toujours le moyen de transport le plus approprié et de choisir le meilleur itinéraire pour arriver à bon port.

Le meilleur moyen de transport pourrait donc être la voiture?

Oui, en tout cas pour les petites distances. Ce pourrait également être une voiture autopilotée. Dans les gares de demain, les correspondances entre tous ces moyens de transport seront parfaitement synchronisées. Pourquoi devrais-je prendre le train et le bus pour me rendre de Zurich à Zeiningen (AG) alors que je peux faire tranquillement le trajet en voiture autopilotée? Parce que vous irez beaucoup plus vite par le rail. A Zurich, les trains circuleront à 120 km/h sur le pont du Letzigraben. Les convois qui emprunteront la ligne diamétrale à partir de 2017 mesureront 400 m et auront 1200 places assises. Seul le train peut embarquer vers les centres urbains autant de monde à une telle vitesse sur un espace aussi restreint. On pourrait aussi toutefois emprunter des bus autopilotés à destination de Zeiningen.

La question des modèles tarifaires flexibles fait régulièrement débat. Les prix vont-ils varier en fonction du parcours, de l’heure, voire de la saison?

L’une des choses auxquelles nous tenons le plus est la confiance des clients, qui doivent pouvoir bénéficier de tarifs corrects et faciles à calculer. Nous appréhendons donc les modèles tarifaires flexibles avec prudence.

Aujourd’hui, les pendulaires peuvent déjà être heureux quand ils ne doivent pas voyager dans des trains bondés. Le matériel roulant est en partie obsolète et les rames à deux étages sont inconfortables: même en 1re classe, on a l’impression d’être en 2e! Avez-vous des problèmes de qualité?

A quoi servent les trains, je vous le demande? A transporter un grand nombre de personnes. Mais aujourd’hui, certains se sentent déjà mal à l’aise lorsqu’ils doivent partager leur compartiment avec deux autres personnes! On pourrait bien sûr prévoir un compartiment par personne, mais cela serait impossible à financer. Concernant la qualité du matériel roulant, nous investissons chaque année près d’un milliard de francs. Nous avons commandé 59 nouvelles rames à deux étages, qui devraient être en service fin 2017 sur l’axe est-ouest.

Il serait surtout souhaitable d’augmenter la capacité aux heures où circulent les pendulaires, soit entre 7 h et 9 h le matin et entre 17 h et 18 h le soir. Pourquoi ne le faites-vous pas?

Notre taux de remplissage moyen n’est que de 30%. Il serait beaucoup plus judicieux d’essayer de réduire le nombre de voyageurs aux heures de pointe, ce qui serait possible si les écoles adaptaient leurs horaires et si davantage d’employeurs autorisaient les horaires flexibles.

Ce ne sont que des vœux pieux, d’autant que cela ne dépend pas de vous...

C’est vrai, mais nous pouvons amener nos éléments de réflexion. Selon une étude, il serait possible d’économiser 100 millions de francs. Et les clients voyageraient plus confortablement et cela contribuerait à une meilleure qualité de vie.

Texte © Migros Magazine – Andrea Freiermuht, Remo Leupin

Auteur: Andrea Freiermuth