Archives
9 mars 2013

Aubrey de Grey: «Nous resterons en bonne santé toute notre vie»

Vaincre le vieillissement, tel est le défi que s’est lancé le biologiste anglais Aubrey de Grey. Une promesse d’immortalité? Pas tout à fait, mais on n’en est pas loin! Entretien.

Aubrey de Grey
Aubrey de Grey en est convaincu: le vieillissement est un phénomène qui peut être stoppé.

Vieillir tue. Pour le scientifique anglais Aubrey de Grey, prendre de l’âge est aussi nocif que la cigarette et mérite une lutte tout autant acharnée. «Après tout, dans les pays industrialisés, le vieillissement est la première cause de mortalité.» N’ayant pas peur des formules chocs, cet excentrique barbu aux allures de Jésus refuse toutefois d’entrer en matière lorsqu’on l’accuse de sensationnalisme. Et pourtant, c’est bel et bien une esquisse de jeunesse éternelle qu’il promet...

Loué par les uns, vertement critiqué par les autres, il prêche la (sa?) bonne parole aux quatre coins du monde. Aujourd’hui, c’est à Rüschlikon (ZH) qu’il intervient, dans le cadre d’un symposium au Gottlieb Duttweiler Institute. (site en anglais ou allemand) Une présentation claire, logique, teintée d’un brin d’humour britannique. Mais que l’on ne s’avise pas de remettre en question ce qu’il vient d’expliquer, il n’hésitera pas à remettre à leur place les éventuels sceptiques. Sûr de lui, il l’est!

Vous dites que nous serons bientôt en mesure de vaincre le vieillissement... Deviendrons-nous immortels pour autant?

Non, parce que rien ne nous empêchera d’être renversés par un bus ou de mourir d’une infection.

Nous resterons jeunes indéfiniment.

Jusqu’à quel âge?

Difficile à dire. Nous ne savons pas encore vraiment quels seront les effets sur notre corps des traitements que nous proposons.

Vous avez bien une petite idée...

Selon certaines estimations, si nous parvenons à arrêter le processus du vieillissement, nous serons capables de vivre jusqu’à 1000 ans.

Concrètement, que proposez-vous pour vaincre le vieillissement?

Mes travaux se basent sur la médecine régénérative. Il faut savoir que tout au long de notre vie, notre organisme subit de minuscules dégradations moléculaires et cellulaires. Le processus de vieillissement correspond à l’accumulation de ces dégradations, qui elles-mê­mes ne sont autres qu’un effet secondaire du simple fait d’être en vie. Notre corps est programmé pour tolérer ces dégradations jusqu’à une certaine limite, au-delà de laquelle leur accumulation occasionne des maladies, comme les troubles cardiovasculaires et dans une certaine mesure Alzheimer, ainsi que la détérioration de nos capacités. Mes recherches portent donc sur les moyens de corriger ces dégradations.

Les recherches d’Aubrey de Grey ne visent pas l’immortalité, mais à «garder la population le plus longtemps en bonne santé».
Les recherches d’Aubrey de Grey ne visent pas l’immortalité, mais à «garder la population le plus longtemps en bonne santé».

En quoi les traitements consisteront-ils?

Ils seront multiples. Il s’agira principalement d’injections de cellules souches, qui répareront les dégradations à la source. D’autres thérapies seront chirurgicales: elles consisteront à remplacer un organe entier par un organe artificiel créé en laboratoire grâce au génie tissulaire (ndlr: le génie tissulaire vise à faire pousser des tissus naturels en laboratoire à des fins de transplantation).

Faudra-t-il répéter souvent ces traitements?

Oui, même si nous ne sommes pas encore en mesure d’en déterminer la fréquence. En fait, on peut comparer cela aux travaux de maintenance sur une voiture, qui leur permettent de durer plus longtemps.

Mais il arrive toujours un moment où ces véhicules ne sont plus en état de rouler...

Non, pas toujours. Regardez ces voitures vieilles de 100 ans qui fonctionnent comme au premier jour...

Vous êtes donc sûr que vos traitements marcheront?

En toute probabilité, oui, je pense que ça marchera. Mais comme pour toute nouvelle technologie, il n’y a aucune certitude: nous ne connaissons pas encore les obstacles que nous allons rencontrer. Je dirais donc qu’il existe au moins 50% de chances que nous puissions contrôler le vieillissement dans les vingt-cinq prochaines années. Une telle probabilité vaut la peine qu’on se batte, non?

Beaucoup de doutes pèsent toutefois dans le monde scientifique sur le bien-fondé de vos théories...

(Un peu agacé) Mais enfin, il est difficile de prouver le bien-fondé d’une théorie avant de l’avoir essayée! C’est le propre de la recherche scientifique. Si nous raisonnions toujours de cette manière, nous n’irions pas bien loin.

On vous reproche également d’agir contre la nature. Après tout, quoi de plus normal que de vieillir...

Cela n’a aucun sens. Les infections aussi sont des processus naturels, cela ne nous empêche pas de chercher à les éradiquer. Il y a cent ans, 30 à 40% des enfants mouraient avant l’âge de 1 an et on trouvait cela tout à fait normal. Or, aujourd’hui, nous sommes bien contents d’avoir résolu ce problème.

La manipulation de la nature s’inscrit dans l’histoire de l’humanité et dans l’évolution de la médecine.

Reste à savoir si tout le monde aura envie de vivre indéfiniment...

Rappelez-vous qu’il s’agit avant tout de rester plus longtemps en bonne santé. Or, aucun d’entre nous n’a envie d’être malade, quel que soit son âge.

Mais ne risquons-nous pas de nous ennuyer si nous vivons des centaines d’années?

L’ennui, c’est avant tout une question d’éducation. Les gens qui s’ennuient n’ont pas appris à tirer profit au maximum de tout ce qui s’offre à eux dans ce monde. Pour ma part, j’ai une liste longue comme le bras de choses que je n’ai pas encore eu le temps de faire. Et même si je vivais encore mille ans, je suis sûr que cette liste ne se tarirait pas.

Pensez-vous donc pouvoir bénéficier vous-même de vos traitements?

Il y a des chances, oui. Mais je ne poursuis pas ces recherches dans le but de vivre moi-même indéfiniment. Je le fais avant tout pour des raisons humanitaires. Et parce que chaque jour où j’œuvre pour une victoire sur le vieillissement, je sauve des centaines de milliers de vies. C’est une énorme motivation.

Mais en sauvant toutes ces vies, ne craignez-vous pas de mener la planète à la surpopulation?

Il est difficile de répondre à cette question, dans le sens où nous ne savons pas encore vraiment combien de temps les gens vivront. Nous devons également nous rappeler que la capacité de la planète en termes de population n’est pas un nombre figé. Elle pourra évoluer avec les progrès de la technologie, notamment si nous réduisons notre empreinte carbone, en exploitant les énergies renouvelables par exemple. Ainsi, davantage de personnes pourront vivre sur la Terre sans pour autant augmenter l’impact sur l’environnement. Mais tout cela n’est pas de mon ressort, et je pense qu’empêcher les gens de tomber malades est un défi plus important.

D’autres questions se posent toutefois, comme la problématique de la retraite: étant en meilleure santé, les gens devront-ils travailler plus longtemps?

(Un peu excédé) Là encore, il s’agit d’une question vaine, dans le sens où nous ne savons pas vers quoi se dirige la société. Le monde du travail lui-même continuera à évoluer, que nous vivions ou non plus longtemps. Pour ma part, je suis un biologiste. Je ne suis ni un économiste ni un politicien, ce n’est pas à moi de chercher des solutions à ces problèmes.

Qu’en est-il de la dimension philosophique de ce que vous proposez? Notre perception de la vie ne va-t-elle pas changer du tout au tout?

Encore une fois, je ne consacre pas trop de temps à cette réflexion. Pour moi, cela n’a aucun sens d’essayer de deviner comment sera la vie dans cent ans et d’essayer de la planifier. Je suis quelqu’un de très pragmatique, et j’adopte la politique de «une chose à la fois».

Une question plus pratique alors: vos traitements, à la pointe du progrès, ne risquent-ils pas d’être hors de prix?

Non, parce que je pense que les gouvernements auront tout intérêt à les rendre accessibles à tous. Quelqu’un qui vieillit coûte extrêmement cher à la société: dans les pays industrialisés, la grande majorité des coûts de la santé concernent les personnes âgées. Nous économiserons donc beaucoup d’argent en les empêchant de tomber malades. Par ailleurs, nous perdrons moins de temps à prendre soin de nos parents vieillissants: la société n’en sera que plus productive...

Auteur: Tania Araman

Photographe: Ornella Cacace