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7 décembre 2015

«Nous risquons de préférer la compagnie des robots à celle des êtres humains»

Ils sont déjà là, parmi nous, infiltrés au cœur de notre quotidien. Qui? Les robots, bien sûr! Toutes ces petites machines intelligentes, du drone au smartphone, n’ont pas fini de bouleverser notre vie. Et d'inquiéter le psychiatre français Serge Tisseron.

Serge Tisseron photo
Serge Tisseron craint que beaucoup de métiers ne disparaissent avec l'arrivée des nouveaux robots.

On vous connaît comme le grand défenseur des jeux vidéo. Mais face aux robots de demain, on vous sent plus inquiet…

Oui, en effet. Je vieillis… (rires) Je pense que les bouleversements provoqués par la culture numérique ne sont rien comparés à ceux qu’entraîneront les robots. Les jeux vidéo sont des activités ludiques médiatisées par un écran. Les robots, eux, vont questionner notre définition de la liberté et de l’humain. Ce sont des machines, mais elles pourront ressembler à un être vivant, voire avoir l’apparence exacte de personnes que nous avons aimées…

Faut-il donc avoir peur de l’intelligence artificielle?

Elle existe déjà! La ligne 1 du métro à Paris est robotisée, mais personne ne s’en affole. Ce n’est pas de l’intelligence artificielle qu’il faut avoir peur, mais du fait qu’il n’y ait pas une connaissance précise, de la part des citoyens, des programmes qui accompagnent le développement de cette intelligence. Il y a d’un côté des programmeurs et de l’autre des usagers qui achètent des machines fermées, des ordinateurs dont on ne peut même plus aujourd’hui modifier la mémoire interne. Je crains que l’on nous vende demain des robots fermés, dont on ignorera les programmes et même les moments où ils transmettront des données personnelles. Prenez Pepper, le dernier-né des robots d’Aldebaran (une société française de robotique, ndlr), il est muni d’une caméra, il filme en permanence, mais rien n’indique qu’il enregistre. C’est ça qui est alarmant. Les programmeurs s’inquiètent d’une grande intelligence artificielle qui les manipule. Moi je m’inquiète de toutes les petites intelligences artificielles par lesquelles ils nous manipulent.

Faisons le point: où en sommes-nous aujourd’hui de ces objets interconnectés?

Il y en a de plus en plus, même si nous ne les considérons pas comme des robots: votre four micro-ondes est déjà un ordinateur, mais vous le considérez comme un four. Demain, la voiture sans conducteur sera un robot, mais vous la considérerez comme une voiture. Les nouveaux modèles de compteur d’eau feront bientôt trois mesures par jour de votre consommation. Si vous avez une fuite, vous recevrez une alerte. Si vous buvez un peu moins, aussi. Idem avec le compteur électrique qui saura si vous allumez une ampoule de plus dans la maison… Nous sommes en train d’entrer dans un système où ces objets exerceront une surveillance permanente et insidieuse sur nous.

En fait, les «robjets», comme vous les appelez, sont déjà là…

Oui! Regardez les jouets qui vont arriver à Noël: la barbie interconnectée. Elle est présentée comme un jouet qui répond aux questions de l’enfant, qui l’invite à chanter, qui lui lit des histoires. D’abord, derrière tout ça, il y a les valeurs privilégiées par les programmeurs. Mais en plus, elle capture en permanence tous les faits et gestes de l’enfant et les envoie au marchand. Les robots sont aussi des mouchards.

On est loin des mondes projetés par Azimov et Blade Runner…

Les films de science-fiction nous ont préparés à beaucoup de situations complexes et noires avec les robots, mais aucun ne parle de leur interconnexion généralisée. Même la récente série Real humans présente des robots humanoïdes bons à tout faire, mais qui doivent se brancher pour aller sur internet. Ce n’est pas réaliste! Demain, la connexion des robots à leur fabricant sera permanente, et tout sera fait pour que nous l’oubliions.

L’homme s’est toujours servi d’outils pour transformer le monde, qui le transforment en retour. En sera-t-il de même avec le robot?

Oui, on le voit déjà avec le smartphone. Son utilisation nous a rendus moins patients. Nous désirons de plus en plus des réponses rapides. Les robots, qui seront toujours d’accord avec nous, nous amèneront à être moins tolérants au caractère imprévisible de l’humain, à la contradiction et à la frustration. D’où la tentation de préférer leur compagnie, qui sera plus tranquille, moins dérangeante, plus confortable, puisqu’ils seront toujours à notre service et qu’ils ne protesteront jamais.

Ce qui risque, un jour, de faire de ces robots intelligents des partenaires idéaux…

Oui, c’est le danger. Pour cette raison, il faudra que tout nous rappelle toujours leur nature de robot. Je trouve choquant que le Pepper, le Nao ou le Romeo soient tous en plastique opaque blanc ou bleuté, prêts à être habillés. Je pense au contraire qu’il faudrait les construire avec des parties du corps transparentes pour que l’on n’oublie pas leur nature de machine. Une chose simple à réaliser, mais que les fabricants négligent, parce qu’ils préfèrent jouer sur la confusion. De la même façon, ils prétendent nous vendre des robots qui auraient des émotions, alors qu’ils n’en ont pas plus que nos machines à laver! Ils sont seulement programmés pour les simuler.

Dans cette société-là, quelle sera encore la place de l’homme?

Grand débat! Beaucoup de métiers vont disparaître. Dans l’enseignement, les robots pourront très bien s’adapter au niveau de l’élève. Dans le domaine de la santé et de la communication, ils pourront faire mieux que les humains. Et ils ne feront jamais grève… Y aura-t-il de nouveaux métiers pour compenser les pertes? Sans doute, des métiers hyper-qualifiés de l’informatique pour entretenir et remettre à jour les machines. Mais aussi des professions de proximité à la personne: massage, manucure, soins corporels, tout cela nécessitera encore un contact humain. On a vu apparaître beaucoup de boutiques de massage avec le développement de l’informatique.

A vous entendre, les deux métiers de l’avenir seront masseur et informaticien…

C’est un peu caricatural... N’oublions pas les artistes, les musiciens, tous les métiers de la création. Il faudra être capable de plus de créativité et de sens coopératif. Les tâches répétitives disparaîtront en premier, mais pas seulement. Ceux qui travailleront avec les robots seront dans l’obligation de rivaliser avec eux. Mais ce que je crains le plus, pour la société de demain, c’est la solitude. Quand vous êtes sur un jeu vidéo, vous êtes interconnecté avec d’autres joueurs par le biais des avatars. Il y a une socialisation. En revanche, les robots semblent aujourd’hui être conçus sur le modèle de la télévision. Ils proposeront sans cesse des programmes nouveaux pour répondre aux besoins d’instruction et de divertissement, mais rien pour permettre aux utilisateurs de mieux socialiser entre eux. Parce que cela ne serait pas commercial…

Que pensez-vous du rêve du chercheur japonais Matsubara: un robot par personne et pour la vie?

L’idée est d’avoir une sorte de compagnon idéal, gardien de l’ensemble de notre mémoire, qui filmerait en permanence, enregistrerait tout et mettrait tout dans le cloud. Votre vie entière existerait là. Un tel robot, garant de votre histoire, s’imposerait vite comme indispensable, mais avec le risque d’une relation tellement centrée sur soi que l’on ne verrait plus l’utilité de se tourner vers les autres. Or, notre société marchande s’accommode très bien de l’isolement des personnes, elle prospère sur cela. Je crains un futur composé d’appartements mitoyens avec, dans chacun, des gens repliés sur leur petit robot personnalisé.

Un futur terrifiant… Comment éviter la catastrophe?

Elle est évitable, si les programmes des robots sont conçus pour favoriser la rencontre des usagers, donc la socialisation. D’où l’importance de créer des robots non pas humanoïdes, mais humanisants. Et puis, mettons des garde-fous législatifs. Il faut, par exemple, des garanties sur ce que deviendront nos informations intimes une fois capturées par les robots. Pour le moment, il n’y a aucune protection juridique quant au stockage et à l’utilisation des données de la vie privée. Exigeons des boutons bien visibles et accessibles pour débrancher les machines. Et favorisons l’open source: que les robots soient des systèmes ouverts, où l’on peut télécharger des applications de son choix.

Encore faut-il ne pas être dépassé par cette nouvelle technologie…

C’est pourquoi il faut aussi des mesures éducatives. Il est important d’apprendre à un enfant le langage de la programmation, dès qu’il sait lire et écrire. Ce sera la condition de la liberté de demain. Il faut aussi favoriser le débat, la controverse, pour que l’enfant soit ouvert à l’idée que parler avec quelqu’un, ce n’est pas avoir toujours raison. Qu’il développe le plaisir de la discussion, qu’il apprenne à poser des questions pour que, plus tard, il sache aussi contester le robot. En fait, pour tout vous dire, les robots ne m’inquiètent pas, ce sont les programmeurs qui m’angoissent. Je crains que les programmes ne soient conçus que dans une logique purement commerciale. Qu’ils piègent les gens dans des relations exclusives, au risque de leur faire oublier qu’il y a des humains autour, avec lesquels il serait bon d’interagir aussi. Disons que je suis inquiet… mais pas pessimiste!

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Julien Benhamou